Aris Nalci : « Quand je suis assis à mon bureau, la peur se tient toujours à mes côtés… »

Article publié le 12 mai 2010
Article publié le 12 mai 2010
Agos, parce qu'il existe en langue turque et arménienne, brise un gros tabou dans un pays où « l'insulte à la nation » est encore punie par la loi. Trop peut-être. Hrant Drink, son fondateur, l'a payé de sa vie en janvier 2007. Aris Nalci, actuel rédacteur en chef de l'hebdomadaire bilingue, nous explique comment combiner journalisme et menaces permanentes.

29 ans et une boîte mail remplie d'insultes de nationalistes turcs ©Necat Nazaroğlu/ 100100 ProjectHebdomadaire bilingue de douze pages diffusé à 5000 exemplaires, Agos fait figure de cas particulier dans le paysage de la presse turque. Situé sur une grande artère très fréquentée d’Istanbul, l’immeuble fin de siècle qui l’abrite a beau ne pas passer inaperçu, le visiteur se trouvant devant le lourd portail d’entrée de couleur sombre serait cependant bien en peine de deviner qu’à l’intérieur, 25 personnes s’activent à confectionner cette revue publiée à la fois en turc et en arménien. Ici, question de sécurité oblige : la discrétion est de rigueur ! Plus d’une fois, le titre s’est attiré la haine et les foudres vengeresses des nationalistes turcs. Il y a trois ans, Hrant Dink le paya de sa vie. Parce qu’il se battait à la fois pour défendre les droits de la minorité arménienne et afin d’obtenir plus de démocratie dans son pays, le fondateur et premier rédacteur en chef d’Agos tomba sous les coups mortels d’un jeune homme originaire de Trabzon, au bord de la Mer noire. On tombe parfois pour moins que ça et en plus… en toute légalité. Ainsi, pour montrer que la démocratie a encore un beau morceau de chemin à parcourir en Turquie, il n’est pas vain de rappeler que l’article 301 du Code pénal sanctionne sévèrement toute personne reconnue coupables d’avoir « insulté l’identité turque ». Or, la lecture très large qui peut être faite de cet article suscite beaucoup de craintes. Et pas seulement dans les rangs d’Amnesty International, qui y voit une atteinte à la liberté de conscience et d’expression. Cela inquiète aussi bon nombre d’esprits critiques. Parler du génocide arménien ou écrire un article à ce sujet suffit souvent à trainer n’importe quel citoyen devant les tribunaux. Si, peu à peu, la démocratie s’impose en Turquie, le chemin vers la normalisation est encore semé d’embûches. Trois ans après l’assassinat de Hrant Dink, la rédaction d’Agos, dirigée depuis 2007 par Aris Nalci, reçoit toujours son lot de menaces et d’insultes. C’est à Aris Nalci, jeune homme de 29 ans, que revient désormais la lourde tâche de faire tourner cette rédaction aussi singulière que nécessaire.

cafebabel.com : Depuis quand Agos existe-t-il ?

Aris Nalci : Agos a été fondé en 1996. Son fondateur était Hrant Dink, entouré de ses amis et sa famille. A l’époque douze personnes travaillaient pour Agos. Dans un premier temps, il ne paraissait qu’en langue turque. Nous ne le publiâmes à l’époque que dans cette langue car les familles restées en Anatolie après 1915 n’avaient jamais appris la langue arménienne. Eglises et écoles étaient fermées. Ce n’est qu’après 1947 que des Arméniens venus des Etats-Unis et d’autres grandes villes de Turquie comme Istanbul ont commencé à émigrer.

cafebabel.com : Il est visiblement dangereux d’être rédacteur en chef d’une revue comme Agos ? Quelle forme revêt cette insécurité ?

Aris Nalci : Effectivement, c’est un boulot dangereux. Mais tous ceux qui le font en ont conscience. Voilà pourquoi, après 2007, personne ne voulait prendre en charge la direction du journal. A tout moment, on risque de se retrouver assis sur le banc des accusés, mis en inculpation ou déféré devant la justice. Malgré tout, nous avons appris de Hrant Dink à ne pas avoir peur de ces menaces. Nous recevons quotidiennement des mails d’insultes, des attaques de hackers, mais un jour ou l’autre tout deviendra normal. Pourtant, ce n’est pas normal. Depuis la mort de Hrant Dink, le sentiment de peur a complètement disparu en moi. Je parle et j’écris de plus en plus ouvertement et je m’aperçois que cela fonctionne, même si au fond, cette peur se tient toujours à mes côtés quand je suis assis à mon bureau.

cafebabel.com : Comment s’est transformée la conception des reportages au journal depuis la mort de Hrant Dink ?

Aris Nalci : A l’époque, en Turquie, Hrant Dink était le seul à aborder ouvertement la question arménienne dans les médias et à écrire sur le sujet. Maintenant, ils sont plusieurs à le faire. Rien qu’ici à Agos, nous sommes 24 chroniqueurs ayant chacun, notre vision du problème. Ce qui veut dire que les menaces éventuelles seront adressées à chacune des 24 personnes. La même règle s’applique à toute la communauté. Les offenses, tout le monde doit les supporter. A l’époque, Hrant Dink était le seul à les supporter. Parce qu’elle a laissé Hrant Dink se débrouiller tout seul dans cette histoire, la communauté arménienne porte aujourd’hui une responsabilité commune.

cafebabel.com : Une détente dans les tensions ethniques et communautaires est-elle en vue dans la Turquie actuelle ?

Lorsque nous nous proclamons égaux, si cela signifie bien que nous vivons ensemble, cela ne signifie pas encore que nous soyons égaux

Aris Nalci : Depuis peu, on entend parler de cohabitation multiculturelle. Notre pays est une mosaïque composée, entre autres , de Turcs, de Kurdes, d’Arméniens… Dans d’autres pays comme la Norvège ou le Canada, plusieurs communautés peuvent vivre ensemble sans hostilité. Ici en Turquie, nous n’avons que 5 nationalités et pourtant cela pose toujours des problèmes. Quand, par exemple, tu déclares que tu es Arménien, tu trouves toujours quelqu’un pour te demander depuis quand tu es installé en Turquie et d’où tu viens. De plus, pas mal de gens ne se contentent pas de te poser des questions, ils vont jusqu’à te menacer. Et lorsque nous nous proclamons égaux, si cela signifie bien que nous vivons ensemble, cela ne signifie pas encore que nous soyons égaux. Nous sommes différents. Si nous reconnaissons cela et si nous pouvons nous parler les uns les autres, alors nous serons devenus un pays plus démocratique.

Photo: Demo ©gecetreni/flickr; Aris Nalci ©Necat Nazaroğlu/ 100100 Project; Video: ©PressTV/Youtube