Archive : « On n'est pas un groupe qui écrit sur le bonheur »

Article publié le 15 décembre 2016
Article publié le 15 décembre 2016

Avec Massive Attack et Portishead, ils sont considérés comme l’un des plus grands groupes trip-hop de tous les temps. 20 ans après leurs débuts, Archive est même l’un des seul groupes qui a survécu. Mais à quel prix ? Entre le Brexit, Donald Trump et une société qui montre des signes inquiétants, deux membres du groupe décryptent l'époque qui plane sur leur dernier album, The False Foundation.

cafébabel : Qu'est-ce qu'une False Foundation ?

Danny Griffiths : Ça vient de l'idée qu'on peut tous être manipulés, surtout en ce moment où tout est très perturbant. Je ne pense pas que quiconque sache vraiment ce qui se passe actuellement. Ce dont on riait au début est soudainement devenu très sérieux. Donald Trump par exemple. Quand il s’est déclaré candidat à la présidentielle, tout le monde s'est bien marré. Même chose en Angleterre avec UKIP (Le Parti pour l'Indépendance du Royaume-Uni, ndlr) et le Brexit... J'ai quand même l'impression que tout ça, la lente émergence de ces pouvoirs, les gens en ont conscience depuis le début. Mais ça semble loin de nous, ça ne paraît pas réel.

Dave Pen : Ça vient aussi d'une histoire que j'ai lue sur un survivant du massacre de Jonestown (connu en français sous le nom de Temple du Peuple, ndlr) qui là encore parle de l'incroyable pouvoir d'un homme, qui n'est parti de rien et qui a grandi, grandi, grandi, jusqu'à ce que ça se finisse dans le drame. Ça nous a beaucoup inspirés, c'est pour ça qu'on a eu envie d'appeler l'album ainsi.

cafébabel:  Vous aussi vous avez du mal à comprendre où va le monde ?

Danny : J'ai été vraiment choqué par le Brexit. Je ne m'y attendais pas. C'est comme si on n'avait plus notre mot à dire. C'était déjà comme ça avec la guerre en Irak. Au moins en France quand vous n'êtes pas contents vous manifestez, vous vous faites entendre. Les Britanniques, on n'est bon qu'à se plaindre, comme on se plaint de la météo, mais on ne fait rien de plus. Du coup, quand le Brexit a été voté, ça a été un vrai choc. Trump ce n'était pas une surprise parce que je savais que les Américains étaient assez fous pour faire ça. Il y a suffisamment de pauvres gens là-bas dont personne ne se préoccupe, et il a dit exactement ce qu’ils avaient besoin d’entendre. En bon politicien.

Dave : Le marketing, ça peut vraiment être le diable ! Il suffit d'harceler les gens à coup de « ayez peur de ci, ayez peur de ça » pour les influencer. C'est hallucinant la façon dont ils font ça, vraiment tordu ! Et ils ont un pouvoir colossal. On vit vraiment une période sombre.

Danny : J'ai même l'impression qu'on revient en arrière. Avant Trump on avait Obama, c'était un vrai pas en avant en terme de changement. Un président noir qui prend de bonnes décisions, peut-être pas autant qu'on aurait voulu mais quand même... Et voilà qu'on se retrouve avec ce mec qui n'est même pas un politicien. Il a l'argent, les médias avec lui, et ça suffit pour qu'il soit élu. Effrayant ! Pareil au Royaume-Uni avec le Brexit, on vit vraiment une période compliquée. Dire qu'on a intitué l'album False Foundation avant que tout ça n'arrive... 

cafébabel : Qu'est-ce que vous pensez de la situation au Royaume-Uni ?

Dave : Ce qui est bizarre en Angleterre, et plus généralement en Occident, c'est que toutes ces merdes nous tombent dessus et on est là « Oh, I'm A Celebrity Get Me Out Of Here » (émission de téléréalité brittanique, ndlr) a repris ? Tout le monde continue à sortir et à faire la fête le weekend. Tout se passe dans la tête. Personne ne se réunit, il n'y a aucun événement de prévu. Tout le monde continue sa vie, prépare Noël, fait ses courses. C'est hallucinant. 

Danny : Il faudrait que Bill Hicks revienne pour qu'on discute de tout ça !

cafébabel : Quelle personnalité pourrait incarner, selon vous, un avenir meilleur ?

Dave : Des mouvements comme Momentum avec Jeremy Corbyn par exemple, ça donne de l'espoir aux gens. Après, savoir si ce qu'il dit est réalisable, dans quelle mesure les choses qu'il proposent le sont...

Danny : Le problème c'est que oui, ça serait génial qu'il puisse mettre en pratique toutes ses propositions parce qu'elles parlent vraiment aux gens et qu'il va à l'encontre de tous ces crétins de Theresa May et autres Boris Johnson, mais il reste un politicien. Il dit ce qu'on a envie d'entendre mais qui croit encore les hommes politiques aujourd'hui ?

Dave : Politicien, c'est devenu un boulot impossible. Je pense que s'il pouvait vraiment faire les choses différemment il pourrait gagner beaucoup plus de voix. J'espère vraiment que c'est ce qui arrivera. Les gens ont besoin d'une lueur d'espoir, et lui incarne ça.

cafébabel : Vous ne croyez pas en la politique ? 

Danny : Pas en ce moment.

cafébabel : Vous n'y avez jamais cru ?

Danny : Il y avait vraiment de l'espoir pour l'Amérique quand Bernie Sanders était dans la course. Mais une fois qu'il a perdu, on s'est retrouvés à devoir choisir entre deux méchants corrompus. Ça donnait l'impression que tout était écrit d'avance. Comme si ça avait été décidé avant. Pour le Brexit on était là : « C'est vraiment arrivé ? ». C'est un sentiment étrange. Surtout que maintenant tous ceux qui ont voté pour la sortie de l'Union se plaignent de la livre qui dégringuole...

cafébabel : Comme s'il y avait un complot ?

Danny : Rien ne me surprend plus en politique. Je ne suis pas à fond dans la conspiration, je dis juste que la façon dont s'est passé avec le Brexit est étranger. Les politiques qui ont voté pour ont tous disparu, Nigel Farage par exemple, qui est parti rejoindre les rangs de Trump. Et sortie de nulle part, Theresa May arrive au pouvoir alors que personne n'a voté pour elle. David Cameron s'est contenté de prendre la fuite. C'est comme s'ils avaient discuté et tout planifié en amont. 

Dave : Par contre, il y a des conspirations autour des banques et des questions d'argent. Bientôt, il n'est pas impossible que l'Angleterre s'allie à l'Amérique pour devenir un monstre financier surpuissant. Beaucoup de théories peuvent te rendre dingue.

cafébabel : Comment tout cela se reflète-t-il sur votre musique ?

Dave : Par la frustration qui ressort de tout ça je pense, d'un point de vue artistique. C'est une vraie source d'inspiration. Aussi sombre que soit le sujet, on fait en sorte d'y mettre une énergie positive. Il y a une chose que j'adore dans la musique. Les gens disent « oh, c'est trop dark », mais si on se laisse prendre par l'énergie qui est là, on touche à notre frustration car c'est comme ça qu'on l'exprime, qu'on l'utilise. On écrit toujours sur des choses sombres. On n'est pas un groupe qui écrit sur le bonheur. On n'est pas un groupe pop. 

cafébabel : Est-ce qu'on pourrait dire qu'Archive est une réaction positive à quelque chose de sombre ?

Danny : Je ne pense pas que l'on sache vraiment nous-mêmes ce qu'on faisait au début. Dans les paroles, on parlait des gens dans la rue et de ce qu'on pouvait y observer. Je pense que ça a toujours été là, et qu'en grandissant on a appris à s'attacher à une misère positive. 

Dave : On ne va pas faire 20 ans sur de la misère pure [rires].

Danny : La musique elle-même parle de ça, même sans les paroles. Cette diversité, cette énergie est partie prenante de notre travail. Comme les choses que nous faisons dans le monde - on n'est pas hyper engagés en politique mais ça ne nous empêche pas d'observer. On lit les journaux, on se tient au courant de ce qui se passe et on écrit à ce propos. Et parfois on s'échappe le temps d'une chanson d'amour. 

cafébabel : Ce que vous avez fait de plus politique c'est l'album Controlling Crowds en 2009. Vous souhaitiez prendre position contre quelque chose? 

Danny : Au départ Controlling Crowds était pensé pour être un EP, mais une fois qu'on a commencé à l'écrire c'est devenu un album. Un album rempli d'observations sur le monde, et False Foundation c'est un peu comme son jumeau. On y est revenus. Les albums qui sont sortis entretemps avaient un but différent.

cafébabel : J'ai l'impression que le travail d'Archive est souvent entouré de mystères, d'évolutions, de progrès, de nouveaux départs, de transformations, de révisions... Qu'est-ce que vous souhaitez exprimer avec Archive, en tant que collectif artistique ?

Danny : C'est un gros cliché mais je crois qu'Archive, c'est avant tout de la musique. On ne développe pas le côté visuel. Archive n'a pas de visage, contrairement à un groupe normal. Si on le pouvait, on ne ferait même pas de conférence de presse. On préfèrerait mettre un nain tout nu sur la couverture, ou un éléphant ou autre que nos visages. Je ne pense pas que nos fans aient besoin de ça. Après 20 ans, certains d'entre eux essaient encore de trouver des choses sur nous, et c'est génial. On ne livre pas tout d'un coup et c'est ce qui rend Archive intéressant.

cafébabel : Quel était votre but en créant un collectif plutôt qu'un groupe de musique ?

Danny : C'est ce dont parlait Londinium (leur premier album,ndlr) en un sens. J'adorais le mélange des langues maternelles, on avait A Tribe Called QuestJungle BrothersDe La Soul et Black Sheep qui bossaient ensemble. On a dépassé le concept du groupe et on a réalisé qu'il ne s'agissait pas de tout faire tourner autour d'une seule personne. On écrit tous ensemble.

Dave : Beaucoup de gens sont issus d'autres groupes, moi-même je faisais partie d'un groupe qui existe toujours d'ailleurs. C'est juste qu'on se sent plus libres comme ça, il y a moins de pression.

Danny : C'est tellement plus sympa d'être rejoints par d'autres artistes qui s'impliquent dans le collectif. Ils amènent avec eux beaucoup d'energie positive. Et je pense que c'est pour ça qu'on est encore là. On fait en sorte que tout cela reste ouvert et intéressant.

cafébabel: Vous avez passé beaucoup de temps en tournée à travers l'Europe ces dernières années. Vous connaissez certainement mieux le Vieux Continent que la plupart des Européens. C'est quoi l'Europe pour vous?

Dave : C'est un vrai bonheur, un vrai plaisir. Arriver, se plonger dans des cultures différentes, voir comment vivent les gens. C'est génial de voir comment certains pays ont évolué, surtout en Europe de l'Est, où tout s'est complètement occidentalisé. On marche dans une rue à Varsovie et on réalise qu'on pourrait tout aussi bien être à Southampton. Tout se ressemble maintenant, n'importe où qu'on aille, c'est un peu bizarre. Mais il y a des éléments de certaines cultures qu'on aimerait vraiment vouloir protéger. En Ukraine, en Géorgie, en Turquie... Ce sont de vraies sources d'inspiration. Ça montre aussi à quel point le monde peut être inquiétant. Quand tu vas dans des endroits où tu n'as encore jamais été, tu ne sais pas trop à quoi t'attendre...

Danny : Tu te retrouves en permanence hors de ta zone de confort. En tournée, il t'arrive de vouloir rester dans le bus ou backstage parce que c'est confortable. Le bus devient ta maison pendant sept semaines.  

Dave : On commence à connaître certains endroits vraiment bien. Pendant le Brexit on s'est fait insulter dans un bar en France parce qu'on était Anglais. Je ne vais pas dire où c'était mais des mecs nous ont injuriés. Sauf que je n'ai pas à me justifier d'une décision qu'ont pris 51% des gens qui vivent dans mon pays. C'est ce que j'ai essayé d'expliquer à ces mecs. Je leur ai dit « tu ferais mieux de regarder un peu ce qui se passe dans ton propre pays, ta propre culture, ce qui arrive avec Le Pen. C'est une sale période ». Mais ils étaient vraiment stupides. C'était horrible. Juste parce que j'étais Anglais j'ai eu le droit à « Ah, votre putain de Brexit... ». Ce n'est pas du tout agréable, parce qu'on s'est toujours sentis faire partie de l'Europe. Juste parce qu'on est Anglais, on a pris pour les cons qui ont voté pour la sortie. Mais je ne devrais pas dire ça parce qu'il y a aussi des gens intelligents qui ont voté dans ce sens, c'est le problème quand on met tout le monde dans le même panier. Il faut garder l'esprit ouvert. Mais on adore parcourir l'Europe. 

Danny : Je me souviens qu'à Moscou c'était exactement comme je l'imaginais. Beaucoup d'endroits sont très différents de la représentation qu'on s'en fait, mais Moscou c'était aussi sinistre que je l'imaginais [rires]. Froid, maussade, et tout le monde a l'air d'avoir envie de te tuer ! (Sauf les fans!)

cafébabel: Vous avez moins de succès au Royaume-Uni que dans le reste de l'Europe. Comment l'expliquez-vous ? 

Danny : C'est assez drôle. Je ne dirais pas que je m'en fiche parce que j'aime rentrer à la maison et que c'est juste normal. Mais je suis un peu frustré. Tu as toujours envie qu'un maximum de gens aiment ta musique. Je préfère quand même qu'on soit plus connus dans les autres pays d'Europe, mais je suis juste frustré de devoir tout le temps expliquer ce que je fais quand je suis au Royaume-Uni. Personne ne comprend vraiment. La moitié de mes amis n'ont jamais écouté ma musique, ils savent juste que je disparais parfois pour quelques semaines, en studio ou en tournée.

Dave : On a été joués à la radio publique, c'était une première. Ça s'est fait lentement parce que l'Angleterre est submergée par de la très bonne et de la très mauvaise musique. Ce qu'on a aujourd'hui, c'est très bien. On n'en est pas à faire des insomnies, on continue sur notre chemin. Si on perce, on perce. Sinon...

cafébabel : Vous avez grandi dans les années 90 au moment de l'âge d'or du trip-hop et du hip-hop. Comment c'était de grandir à Londres à ce moment-là?

Danny : J'ai adoré. J'ai commencé à travailler dans un magasin de disques en 1987, j'avais 17 ans. Juste pour vendre du hip-hop. Ils m'ont filé le boulot parce qu'à l'époque personne ne s'y connaissait aussi bien que moi en hip-hop. Puis la house est arrivée, j'adore la bonne house, c'est vraiment de la super musique pour danser. Et puis avec Massive Attack et Portishead on a grandi dans le même jus musical. Un mélange de soul, de hip hop, de bonne techno. D'autres groupes comme les Happy Mondays et les Stone Roses se sont formés au même moment. Il y avait vraiment de la bonne musique à la radio. C'était vraiment une belle époque.

cafébabel : En vingt ans de carrière, quelle a été, selon vous, l'évolution la plus marquante dans le milieu de la musique?

Dave : Internet - ça a tout gâché !

Danny : Ça a tout changé. Il a fallu revoir tous les procédés.

Dave : Si on regarde le bon côté des choses, ça a aussi donné aux artiste plus de moyens de contrôle. Avant on recevait ces grosses avances de la part des labels et quand ça ça a été terminé, les artistes ont dit « Je ne vais pas faire ce que vous me dites, je vais faire exactement ce dont j'ai envie moi », ce qui est la meilleure chose qui pouvait arriver. Mais si l'on pense au premier album de Dizzee Rascal, qu'il a réalisé chez lui, à la naissance de la scène électro, on réalise qu'au fond ça ne servait à rien de donner autant d'argent aux studios quand on pouvait faire les choses soi-même.

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Écouter : 'The False Foundation' d'Archive (Dangervisit/2016)