Architecture et monuments des Balkans : l’érection nationaliste

Article publié le 18 septembre 2012
Article publié le 18 septembre 2012
« Inspirons à la nation l'amour de l'architecture nationale », pour Victor Hugo, nation et urbanisme peuvent être liés. Pour d’autres aussi. Ce lien s’opère en effet depuis 20 ans dans les jeunes pays issus de l’ancien espace yougoslave. D’un Etat à sept, il faut bien construire une identité propre qui permet de se démarquer du voisin.
Cependant, la construction de la nation implique parfois l’opposition. Et dans une Europe minée par les populismes, les projets présentés veulent s’affranchir, d’une façon assez brutale, du voisin.

A travers cet « amour de l’architecte nationale », les projets possèdent des significations et des origines différentes. Les références religieuses, historiques, littéraires remettent à l’ordre du jour les oppositions d’antan. Retour sur deux projets qui mêlent histoire et religion.

Jésus en Dalmatie

Les vacances ne sont pas terminées, alors prenons l’air sur les côtes idylliques dalmates. Au programme, eaux limpides, sable fin, nature vierge et fils de Dieu. « Je veux un Jésus plus grand que celui de Rio. » Il y a deux ans, Željko Kerum, le maire controversé de Split annonçait la construction de la plus grande statue de Jésus Christ au monde sur la colline Marjan où était autrefois écrit « Tito ». La statue de 39 mètres devrait faire deux mètres de plus que celle du « Christ du Pacifique » à Lima, au Pérou. Ce n’est pas la première fois que Kerum a des envies monumentales. Il y a quelques années déjà, il avait souhaité l’installation d’une statue à l’honneur de Franjo Tuđman, le premier président de la Croatie qui avait mené le pays à l’indépendance.

Est-ce surprenant ? Au-delà du comportement provocateur du maire de Split, le tourisme est l’un des moteurs de l’activité économique de la région. La création d’une nouvelle attraction touristique, à l’image d’un O Cristo Redentor, ne peut être que bénéfique. N’oublions pas que la région fut ravagée par la guerre d’indépendance (1991-1995). Frontalières du Monténégro et de la Bosnie, les villes côtières durent subir les bombardements des forces serbes. Les Croates n’ont pas oublié et certains continuent de véhiculer un sentiment nationaliste assez prégnant. Ainsi, l’idée de construire un Jésus géant, symbole de la chrétienté catholique, se comprend alors comme une opposition aux voisins orientaux du pays, à savoir la Bosnie (État multi-religieux), la Serbie et le Monténégro (États étant majoritairement de confession orthodoxe).

Il faut savoir que la religion dans les pays balkaniques a été facteur d’identité et de libération. Ce souhait d’émancipation des pays balkaniques fut en effet insufflé par l’Eglise afin de lutter contre les Ottomans. Un fait marquant va accélérer les choses. Le 24 juin 1981, voilà que la Vierge Marie fait irruption à Međugorje (en Bosnie). Au delà des vœux pieux, il n’en fallait pas plus pour que la « Gospa » (nom croate pour désigner la vierge) soit utilisée par les dirigeants nationalistes du pays. Cette apparition sera la preuve pour beaucoup que la Bosnie est une terre sainte et catholique.

Kusturica et la Drina

Quittons la Vierge, allons voir du côté du malin. Le réalisateur Emir Kusturica a souhaité faire de la ville bosnienne de Višegrad un symbole. Cette bourgade est notamment connue pour le roman-chronique, Le Pont sur la Drina, que l’écrivain serbe, Ivo Andrić (l'auteur est né en territoire bosnien, dans l'ancienne Yougoslavie, mais se déclare serbe à l'issue de la deuxième guerre mondiale. il mourra à Belgrade en 1975) et prix Nobel de littérature en 1961, lui a consacré. Pourtant plutôt apprécié par les Balkaniques, Emir Kusturica perturbe. Au sein de son nouveau projet, le cinéaste souhaite créer à Višegrad un Walt-Disney balkanique. Idée louable, mais très critiquée pour sa prétendue exaltation de la nation serbe.

Kusturica essaie d'expliquer Le Pont sur la Drina en faisant un shifumi.

La ville n’est pas uniquement l’espace dans lequel l’œuvre d’Ivo Andric se déroule. Elle est le lieu de naissance de Mehmed pacha Sokolović, grand vizir sous le règne de Soliman le Magnifique. Quoi de mieux pour évoquer la « Serbitude » que de créer sur les terres qui ont vu naitre l’un des disciples des plus grands Sultan ottoman une cité touristique glorifiant la nation serbe ? Pour donner un symbole fort à l’idée, les travaux ont commencé l’année dernière, le 28 juin 2011, le jour de la fête de Vidovdan (fête nationale serbe), qui commémore la bataille du prince serbe Lazare contre les Turcs en 1389, à Kosovo Polje (le Champ des merles). Afin d’enfoncer le clou, le 28 juin de cette année, Kusturica a inauguré une partie d’ « Andrićgrad », soit le nom final donné au projet.

On n’aurait tort de considérer ces deux exemples comme l’illustration d’un nationalisme rampant. Il n’empêche, à l’heure où la majorité des pays issus des Balkans souhaitent rejoindre l’UE, des projets symbolisant les différences religieuses ou les anciens conflits s’érigent par le biais de personnalités reconnues et influentes, en totale inadéquation avec l’origine du projet européen. Joli paradoxe.

Photos : Une (cc) kkseema/flickr ; Texte (cc) amerikov/flickr