Après Athènes, Bari, Calais... à Rosarno, les réfugiés se rebellent

Article publié le 4 février 2010
Article publié le 4 février 2010

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ils travaillent dans des exploitations agricoles et ont pour certains un titre de séjour. Pourtant, rien n'est encore gagné : les Afghans et les Africains qui viennent se réfugier en Europe n'ont souvent pas accès ni à un toit, ni à des conditions de vie décentes. Évacuer leur camps n'est pas une solution.

Tout commence souvent à Patras : c'est de ce port grec que de nombreux Afghans tentent leur chance en se jetant dans des camions en marche. Deux mille Afghans, dont la majorité sont hazaras, ont occupé cette zone - des immigrés forcément «de passage » installés là depuis 2002, car en Grèce le statut de réfugié ne leur est pas reconnu. En effet, le reconnaître signifierait admettre qu'on ne peut pas encore parler de démocratie en Afghanistan. Aujourd'hui, ce refuge improvisé a disparu : il a été évacué en juillet 2009.

Dans la jungle

Deux mille Afghans à Patras, cinq cents Algériens à Athènes. L'histoire se répète, non pas dans un bidonville à ciel ouvert, mais rue Sokratous, dans les dix mille mètres carrés de l'ancienne Cour d'Appel, un bâtiment situé face à l'Acropole. Les propriétaires n'en avaient cure depuis 2000, puis ils ont demandé son évacuation en mai 2009. Les Afghans sont les protagonistes d'une autre histoire, bien plus au Nord cette fois-ci, à Calais en France. Ils s'entassaient dans ce que les journaux ont appelé la « jungle » : les engins sont arrivés pour raser les baraques. Cependant, les personnes et les problèmes, eux, sont restés. Tout comme pour les 270 maghrébins qui occupaient l'université Pablo de Olavide de Séville, en Espagne, en 2002. Comme à Turin aussi, dans cette ancienne clinique San Paolo occupée par environ 200 réfugiés somaliens qui demandaient l'asile ; ou encore à Bruzzano, banlieue nord de Milan, dans un hôtel abandonné habité par 180 immigrés qui avaient un titre de séjour et jouissaient du statut de réfugié politique.

Fin 2009, on a découvert l'existence des réfugiés installés à Rosarno, en Calabre (Italie) : en décembre, ils ont osé se rebeller après que deux d'entre eux ont été blessés par arme à air comprimé. Il s'agit de l'énième brimade subie par des hommes qui passent leurs journées dans les champs à cueillir des oranges, et leurs nuits dans une usine désaffectée, dans des conditions inhumaines. Ces immigrés en possession de leur titre de séjour sont sous la menace de la 'Ndrangheta, une organisation criminelle qui les utilise.

Les oranges de Daniel

Il me parle en pelant une orange. Il voudrait m'éviter, en pelant une orange. Daniel vient du Ghana. Il a fui Rosarno en cueillant des oranges, il fait désormais passer le temps en les mangeant dans le Cada (Centre d'accueil des demandeurs d'asile) de Bari Palese, attendant qu'on lui reconnaisse le statut de réfugié. « Je ne l'ai pas demandé avant parce que je n'en ai jamais eu besoin : je suis arrivé en Italie en avion, j'avais un permis de travail, j'ai été domestique à Udine, j'y étais bien. Puis la saison des oranges a commencé à Rosarno et j'y ai été : un euro par cageot. J'avais de bons rapports avec mon chef. » Et puis, les révoltes ? « Non, pas des révoltes, me corrige-t-il, des protestations. Ça suffit, j'ai perdu toutes mes forces et tout mon argent dans l'histoire de Rosarno. Je ne veux plus en parler. Je suis ici, maintenant. » Si Daniel obtenait le statut de réfugié, il ne pourrait pas en bénéficier hors de l'Italie, mais de toute façon, ça ne l'intéresse pas : « Je veux rester ici, dit-il, j'aime Bari. Bari n'est pas Rosarno, Udine n'était pas Rosarno. » Daniel est l'un des 20 immigrés venant de Rosarno et restés au Cada, les 304 autres, arrivés avec lui le 10 janvier 2010, sont partis car ils étaient déjà en possession de leur titre de séjour.

Second accueil

A Bari également, 40 réfugiés somaliens résistent encore. Ils ont occupé le Ferrhotel, autrefois réservé aux employés de Trenitalia, inhabité depuis des années. Ils ont l'eau mais pas l'électricité. La question fait grand bruit dans les milieux politiques : « Tout ça, c'est à cause de la clandestinité. » C'est ainsi que le ministre de l'intérieur italien, Roberto Maroni a commenté la situation de Rosarno, alors que la révolte était en cours. En réalité, au Cada de Bari, ne sont arrivées pratiquement que des personnes titulaires d'un titre de séjour et du statut de réfugié. Les clandestins, donc, n'étaient pas responsables de la détérioration du climat. D'ailleurs, ils ne l'étaient pas non plus dans les histoires d'occupation dans le reste de la Péninsule.

L'Italie vit une situation particulière : en effet, dans d'autres pays européens, c'est le premier accueil qui pose problème. C'est-à-dire la première phase de prise en charge de l'immigré à peine arrivé, et donc clandestin, ou de l'éventuel demandeur d'asile ; en Italie, c'est au contraire le « second accueil » qui n'est pas garanti, c'est-à-dire la phase où l'on devrait assurer un noyau de droits fondamentaux à l'immigré régularisé. Or, la situation devient critique en dehors des centres de premier accueil. Un réfugié a des droits, comme le droit à un toit, et si ces droits ne sont pas garantis, les immigrés sont contraints d'adopter des mesures alternatives comme les logements de fortune et les occupations.

William Faulkner écrivait que « Vivre dans le monde d'aujourd'hui et être contre l'égalité pour des motifs de race ou de couleur, c'est comme vivre en Alaska et ne pas aimer la neige. » Toute l'Europe devrait réfléchir à cette phrase.