Anna Politkovskaïa : et la lumière fut ?

Article publié le 26 juin 2014
Article publié le 26 juin 2014

Le Tribunal de Moscou a condamné six personnes dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, même si le commanditaire principal reste encore impuni. Huit ans après les faits, c’est donc une première (petite) victoire obtenue par les opposants au régime de Vladimir Poutine. 

En pleine crise ukrainienne, la nouvelle est pourtant presque passée inaperçue. Après avoir une première fois été acquittés en 2009, cinq hommes accusés d’avoir participé plus ou moins directement à l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, ont été reconnus coupables et condamnés pour certains à la perpétuité, pour d’autres à des peines allant de 12 à 20 ans de prison. La lumière n’a toutefois pas encore été faite sur les véritables raisons de l’embuscade, ni sur les liens unissant l’assassinat et les menaces reçues par la journaliste avant 2006.

En mémoire de Beslan

En septembre 2004 en effet, la journaliste avait été victime d’intimidations et même d’un empoisonnement selon elle, alors qu’elle se trouvait à bord d’un avion qui la conduisait au cœur du Caucase. Tombée malade, elle n’avait pas pu arriver à sa destination finale. Travaillant pour le journal indépendant Novaïa Gazeta, très critique du pouvoir en place, elle se rendait alors à Beslan, en Ossétie du Nord, où des centaines d’enfants avaient été pris en otage par des séparatistes tchétchènes. 186 enfants ont finalement péri dans la « Tragédie de Beslan ». Et si la version officielle, largement relayée par les médias nationaux, accusait bien évidemment les preneurs d’otages, certains, comme Anna Politkovskaïa, étaient alors persuadés que l’intervention mal négociée des agents russes avait un lien direct avec le massacre.

Mais qui avait donc essayé de la tuer à bord de l’avion pour l’Ossétie ? Si l’on s’intéresse au « pourquoi ? », la réponse semble couler de source… Ainsi, le 9 septembre 2004, The Guardian titrait « Empoisonnée par Poutine », et accordait une tribune à Anna Politkovskaïa elle-même, dans laquelle la journaliste accusait les dirigeants du gouvernement russe d’avoir ordonné l’empoisonnement afin de l’empêcher de participer aux négociations avec les preneurs d’otages.

L’an­cien lieu­te­nant-co­lo­nel est, pour le mo­ment, le seul com­man­di­taire pré­sumé à avoir été jugé pour l’ho­mi­cide de Po­lit­kovs­kaïa. Sa dé­ci­sion de col­la­bo­rer avec la jus­tice, puis la nou­velle que l’agent s’ap­prê­tait à ré­vé­ler des in­for­ma­tions brû­lantes quant à la mort de Po­lit­kovs­kaïa, a agité la presse du monde en­tier. Mais les ac­cu­sa­tions de Pav­liut­chen­kov étaient pro­ba­ble­ment uni­que­ment des­ti­nées à im­pli­quer Pou­tine : le com­man­di­taire de l’as­sas­si­nat a iden­ti­fié un sé­pa­ra­tiste tchét­chène et un oli­garque russe comme or­ga­ni­sa­teurs du guet-apens, deux en­ne­mis de Vla­di­mir Pou­tine. « Pav­liut­chen­kov dit seule­ment ce que les en­quê­teurs veulent qu’il dise », a com­menté le di­rec­teur-ad­joint de la No­vaïa Ga­zeta, le quo­ti­dien pour le­quel Po­lit­kovs­kaïa tra­vaillait lors­qu’elle fut exé­cu­tée.

LEs hommes du crime

Le 7 octobre 2006, alors que Vladimir Poutine fêtait ses 54 ans, le corps d’Anna Politkovskaïa, criblé de trois balles, était retrouvé dans le hall d’entrée de son immeuble, à Moscou. Le 9 juin dernier, le Tribunal de Moscou a condamné cinq personnes pour ce meurtre. Roustam Makhmoudov et Lom-Ali Gaitoukaïev, considérés respectivement comme la « main armée » et le « cerveau » de l’assassinat, ont été condamnés à la prison à vie. Deux frères et un ancien agent de police ont également été condamnés pour avoir pris part à l’embuscade dont a été victime la reporter. Les peines ont été prononcées après que la Cour Suprême ait annulé le premier verdict pour « vices de procédure graves ». En 2012 déjà, le Tribunal de Moscou avait condamné un autre commanditaire présumé de l’homicide, Dmitri Pavliouchenkov, accusé d’avoir fourni l’arme du crime.

Cet ancien lieutenant-colonel de la police russe est, pour le moment, le seul commanditaire présumé à avoir été jugé. Mais derrière cet homme, c’est Vladimir Poutine qui est implicitement visé. Et Pavliouchenkov a beau collaborer avec la justice, « il dit seulement ce que les enquêteurs veulent qu’il dise » déplore le directeur-adjoint de la Novaïa Gazeta. Il aurait ainsi identifié un séparatiste tchétchène et un oligarque russe comme les organisateurs du guet-apens. Or, les noms donnés sont ceux… d’ennemis déclarés de Poutine. 

L'ombre d'anna

L’affaire Politkovskaïa a trouvé un écho certain en Europe. La presse européenne s'était émue à l’époque du sort réservé à la journaliste russe tandis que les organisations de défense des droits de l’Homme s’étaient, elles aussi, indignées. Encore aujourd’hui, il demeure difficile de se procurer des informations fiables sur l’enquête. Les journalistes russes anti-Kremlin dénoncent toujours le silence des principaux journaux, aux mains du pouvoir, et s’appuient sur les médias qui échappent àla censure. Internet, avec tous ses inconvénients et ses défauts, constitue donc pour le moment la source la plus fiable. « C’est absurde, écrivait Politkovskaïa dans un article datant de 2004, mais la censure n’était pas la même pendant la période communiste, lorsque tout le monde savait que les autorités disaient n’importe quoi mais feignaient le contraire. Nous retombons dans les abysses soviétiques […]. Internet demeure le seul moyen d’obtenir des informations librement. Pour le reste, si vous voulez continuer à être journaliste, vous devez jurer fidélité à Poutine ».

Les reportages d’Anna Politkovskaïa décrivaient en profondeur la réalité de la seconde guerre de Tchétchénie. Les raisons du conflit entre la Fédération de Russie et la République de Tchétchénie peuvent apparaître simples aux yeux de tous : d’un côté, la « démocratie » russe à la sauce Poutine, de l’autre des groupes de séparatistes tchétchènes qui veulent établir la Charia. 

Anna Politkovskaïa voulait que soient révélées les véritables raisons du conflit et surtout souhaitait raconter les histoires de la population tchétchène, victime d’un véritable « génocide » selon elle. Ce qu’elle a fait ponctuellement, se rendant dans les villages inconnus de l’opinion publique, là où des massacres d’innocents avaient été accomplis dans l’indifférence la plus totale. Il s’agissait de la seule façon d’obtenir des informations sans que celles-ci ne soient filtrées par le service de presse de l’armée. Le seul moyen également de donner la parole aux victimes silencieuses. « Être quelqu’un en Tchétchénie, pouvait-on lire dans un article signé Politkovskaïa et publié par Internazionale, n’a pas la même signification qu’en Occident. Une personne en Tchétchénie est privée de droits et de la possibilité de s’appuyer sur les structures de l’État ».

Si jamais la situation en Ukraine venait à s’envenimer davantage, espérons que de jeunes russes se sentent l’âme de reprendre le flambeau d’Anna Politkovskaïa et parviennent à faire en sorte qu’il ne s’éteigne pas…