Anatomie d’une haine

Article publié le 9 février 2004
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Article publié le 9 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’histoire de l’antisémitisme en Europe est aussi vieille que la diaspora juive. Les antisémites d’aujourd’hui ressassent de sempiternels préjugés, puisant à l’intarissable source qu’est la xénophobie.

En 1945, l’Holocauste est venue légitimer la thèse controversée d’une histoire juive placée sous le signe du martyre, renforçant du même coup l’impression selon laquelle l’histoire du peuple juif, marquée par 2000 ans d’antisémitisme, n’est que le récit d’une série de souffrances. Il va de soi pour les historiens que la Shoah ne peut se comprendre comme le simple résultat d’une haine téléologique envers les Juifs, qui partirait du Moyen-Âge pour aboutir à Auschwitz. Reste cependant une question : comment la haine envers les Juifs a-t-elle pu se cristalliser à tel point qu’elle est devenue une constante de l’histoire de l’humanité ? Pourquoi le Juif, plus que tout autre, est-il la victime de l’inlassable haine des autres ? Qu’est-ce qui pousse l’antisémite à haïr ? Serait-ce, selon la formule de Sartre, « l’antisémite qui fait le juif » ?

Peur de l’Autre

L’histoire de la judéophobie est également celle de la xénophobie : dans les sociétés où vivaient les Juifs issus de la diaspora provoquée par la fuite hors de Palestine, la haine des Juifs a bien souvent rempli le rôle, pour les masses populaires, de catalyseur d’intégration – en négatif. L’antijudaïsme Chrétien d’Europe continue de considérer « le juif » comme le meurtrier du Christ, particulièrement lors du chemin de croix. Que ce soit sous la forme, arrivée jusqu’à nous, de « truies juives* » que l’on peut encore voir au fronton de certaines églises, caricature qui fut popularisée par Luther, ou par la propagation de légendes (souillures d’hosties, sacrifices…), « le juif » a pris la place du Démon dans l’imaginaire manichéen de la chrétienté. Il en va de même pour les manifestations modernes de l’antisémitisme (concept apparu pour la 1ère fois en 1879, sous la plume de Guillaume Marr), qui reproduisent le phénomène d’intégration des uns par l’exclusion des autres. La religion, puis la nation, et pour finir la « race », ont servi tout au long de l’époque moderne à matérialiser cette barrière infranchissable entre majorité et minorité : le national-socialisme en est l’exemple paradigmatique, dont l’idéal d’une société sans classes basée sur la pureté arienne était indissociable de la volonté politique d’éradiquer la « race juive », en contrepoint. Faire croire aux gens qu’ils étaient pris dans les filets d’une « internationale judéo-blochevique » complotant contre la nation a ainsi permis de galvaniser le sentiment d’appartenance à une même patrie, tout en présentant les persécuteurs antisémites comme des victimes de la fourberie juive. Le protocole des sages de Sion, qui, à travers la mise en place en 1905 d’une police secrète tsariste, permit à l’hostilité du peuple de se déverser sur un « ennemi commun », en est la parfaite illustration.

Dans toutes les situations de crise, les juifs ont servi de boucs émissaires pour les foules. Au Moyen-Age, cela survenait lors de catastrophes naturelles inexpliquées, par exemple lors de la grande épidémie de peste européenne en 1348, où des milliers de juifs périrent sur le bûcher : on les accusait d’empoisonner les fontaines. En Russie, les Juifs durent émigrer en masse après une série de pogroms en 1881 : on les avait rendus collectivement responsables de l’attentat contre Alexandre II, uniquement parce que l’un des terroristes était juif. Et en Allemagne, le déclenchement de la Première Guerre mondiale a été marqué par l’irruption d’un antisémitisme virulent et sans précédent, rouvrant le débat sur le statut des juifs datant du XIXème siècle. De fait, les liens forts de solidarité que les Juifs allemands continuaient d’entretenir avec leurs confrères de Russie et d’ailleurs, semblèrent d’un seul coup en faire des êtres différents, traîtres à la patrie allemande, et ce malgré le fait qu’ils tombaient au front pour le Kaiser, comme les autres.

Un « rôle particulier » qui colle à la peau…

L’Autre nous effraie d’autant plus qu’on a du mal à le cerner. Or, qui sont exactement les Juifs ? En Israël, ils sont une « nation ». Pourtant, de nombreux Juifs se définissent d’abord comme Américains (entre autres). En Europe de l’Est, ils sont considérés comme un « groupe ethnique » parmi d’autres ; pendant le IIIème Reich ils étaient une « race » (attestée par la présence d’un nez crochu), et dans l’Europe d’aujourd’hui ils sont une « confession »… Aussi la judéophobie, par sa persistance, a-t-elle contribué à faire de la différence supposée des juifs un attribut ontique, illustré par la question de l’argent. Au Moyen-Age, l’Eglise interdisait en effet aux chrétiens de s’enrichir en touchant des intérêts. Comme les Juifs ne possédaient pas de terres et ne pouvaient pas non plus exercer le métier d’artisans, leur seule issue était de pratiquer le négoce et les activités bancaires. La discrimination anti-juive les a ainsi circonscrits socialement vers un « rôle particulier », reformulé par les antisémites modernes comme l’expression honteuse d’une marque de fabrique raciale.

La tragédie a voulu que l’antisémitisme issu du fascisme, à la fois moderne, réactionnaire et irrationnel, s’attaque à la pseudo-dégénérescence et à l’absence supposée de sensibilité des Modernes. Les juifs avaient en effet trouvé dans la modernité une alliée par le biais du libéralisme, de la rationalité des Lumières ou encore du progrès, tentant de conjurer les stigmates dont ils étaient victimes. Mais même le statut moral spécifique dont ils bénéficièrent suite à la Shoah n’a pas su faire taire la haine. Celle-ci reprit bientôt corps dans l’idée selon laquelle le peuple juif devait également être mis au banc des responsables de la Deuxième Guerre mondiale, ou encore dans le reproche qui leur était fait d’instrumentaliser l’Holocauste en vue de mieux commercialiser l’image de leur souffrance.

Une image universelle et généralisée de l’ennemi

L’antisionisme qui se propage actuellement allie à la fois des partisans de la gauche, des vieux antisémites mais aussi quelques musulmans. Il concentre ses attaques sur l’Etat d’Israël et sa politique et reproche plus ou moins explicitement aux juifs d’Israël de ne pas avoir su tirer d’expérience de leur propre histoire, marquée par les discriminations racistes et les persécutions. De fait, la relation du Judaïsme avec l’Islam n’était pas d’emblée compromise, contrairement à celle avec la Chrétienté. Les musulmans soulignent ainsi que les Juifs, dans le monde islamique, avaient la vie moins dure que dans l’Europe chrétienne. Et il ne pourrait de toute façon pas être directement question d’anti-sémitisme, pour la simple et bonne raison que l’arabe appartient également à la famille des langues sémites. On peut toutefois noter que l’antisionisme a récupéré le stéréotype séculier du Juif. De la même manière qu’aujourd’hui, le protocole des Sages de Sion s’appuyait, dans un tout autre contexte, sur une argumentation anti-Israël. Entre temps, la force d’une image universelle et généralisée de l’ennemi, fournissant une réponse attrayante et simpliste à des enjeux complexes qui n’ont été en fait que rarement en relation directe avec les Juifs, ne s’est pas démentie : elle a survécu à ses créateurs empreints de haine.

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* Note du traducteur : les sculptures et peintures de truies allaitant des portées d’enfants juifs, souvent agrémentées d’un rabbin cherchant des yeux la vérité dans l’anus de la truie, étaient très fréquentes et visaient expressément à ridiculiser la religion juive dans tous ses aspects ; la sculpture à laquelle l’auteur de l’article fait allusion ici est vraisemblablement la truie de l’Eglise de Wittenberg (en Saxe), dont Luther fait une description très détaillée.