Amsterdam : le marché noir des vélos volés

Article publié le 4 février 2014
Article publié le 4 février 2014

Chaque année à Am­ster­dam, plus de 60 000 vélos mal sta­tion­nés sont confis­qués et sto­ckés au Fiets­de­pot, at­ten­dant d’être ré­cla­més par leurs pro­prié­taires.

Tous les jours, une pe­tite an­goisse sai­sit les ha­bi­tants d’Am­ster­dam : se rendre à l’en­droit où ils ont garé leur vélo… et ne plus le re­trou­ver. Dans une ville comp­tant 881 000 vélos – soit plus que les 780 000 ha­bi­tants re­cen­sés en 2011 – les vols et dis­pa­ri­tions de bi­cy­clettes sont mon­naie cou­rante. Am­ster­dam est en réa­lité un puis­sant mar­ché noir pour les vélos dé­ro­bés. 

Alors lors­qu’un matin vous dé­cou­vrez avec hor­reur que votre Ba­ta­vus ou votre Or­bita a tout sim­ple­ment dis­paru, la pre­mière ré­ac­tion est de pen­ser qu’il est tombé entre « de mau­vaises mains ». Ce­pen­dant, il est éga­le­ment pos­sible que ce­lui-ci se re­pose tran­quille­ment au Fiets­de­pot, le dépôt mu­ni­ci­pal de bi­cy­clettes mal ga­rées ou aban­don­nées. C’est le mar­chand de sable néer­lan­dais, l’en­nemi des cy­clistes in­do­lents ou dis­traits. 

Im­pla­cables, les em­ployés mu­ni­ci­paux par­courent la ville à bord d’un ca­mion chargé de vélos sta­tion­nés dans des lieux non au­to­ri­sés : près des lam­pa­daires, des pan­neaux de si­gna­li­sa­tion, contre des clô­tures… Et, bien qu’à cer­tains en­droits l'in­ter­dic­tion de sta­tion­ner soit claire, de nom­breux cy­clistes ignorent ces aver­tis­se­ments et laissent leur bi­cy­clette où bon leur semble. Ainsi, en 2012, le Fiets­de­pot a re­cueilli près de 63 000 vélos et jus­qu’à 70 000 en 2013.

com­ment ré­cu­pé­rer son vélo ?

Gar­dez à l’es­prit que la dis­pa­ri­tion de votre vélo ne si­gni­fie pas qu’il a été re­tiré par le ser­vice de ra­mas­sage. Com­ment sa­voir si votre com­pa­gnon a été volé ou seule­ment confis­qué ? Pas d’autre choix que d’ap­pe­ler le quar­tier gé­né­ral du Fiets­de­pot, à la pé­ri­phé­rie de la ville.

Là-bas sont trans­por­tés les vélos, et ana­ly­sés pour créer des fiches re­cen­sant leurs ca­rac­té­ris­tiques : le lieu où il a été col­lecté, la cou­leur, le mo­dèle, les dé­tails par­ti­cu­liers (aux Pays-Bas, de nom­breuses bi­cy­clettes sont per­son­na­li­sées à l’aide d’au­to­col­lants, de son­nettes co­lo­rées ou de fleurs) ou les pe­tites im­per­fec­tions. Puis il re­joint les mil­liers d’autres vélos ra­mas­sés, sur un ter­rain en­tou­rant le Fiets­de­pot. Ces pauvres pe­tites choses, seules et or­phe­lines, es­pèrent en­suite être ré­cla­mées par leurs pro­prié­taires afin de re­tour­ner à la mai­son et par­cou­rir de nou­veau les 400 ki­lo­mètres de pistes cy­clables d’Am­ster­dam.

Quoi qu’il en soit, lors­qu’un cy­cliste af­fligé contacte le dépôt pour sa­voir si son vé­hi­cule se trouve là-bas, il doit subir un vé­ri­table in­ter­ro­ga­toire. Une son­nette rouge ou un pa­nier peut être la clé pour le ré­cu­pé­rer. Puis s’ac­quit­ter d’une amende de 10 euros. Dans le cas où il n’a pas été né­ces­saire de bri­ser la chaîne ou de dis­po­ser d’un ca­de­nas spé­cial, l’usa­ger devra dé­mon­trer qu’il peut ou­vrir la ser­rure, ul­time exa­men de pas­sage pour ré­cu­pé­rer votre vélo.

Pour fa­ci­li­ter ce pro­ces­sus, la mu­ni­ci­pa­lité d’Am­ster­dam re­com­mande ac­ti­ve­ment aux usa­gers d’ins­crire leur bi­cy­clette sur les re­gistres of­fi­ciels. Ainsi, les équipes mo­biles qui par­courent la ville et « re­censent » gra­tui­te­ment les vélos leur oc­troient un nu­méro d’im­ma­tri­cu­la­tion qui les font sor­tir de l’ano­ny­mat et per­mettent de les lo­ca­li­ser plus fa­ci­le­ment.

Mais il n’y a pas seule­ment des vélos mal garés qui vivent au Fiets­de­pot. Ceux qui sont long­temps res­tés au même en­droit et qui sont soup­çon­nés d’avoir été aban­don­nés n’échappent pas non plus aux griffes des ser­vices de ra­mas­sage. Dans ce cas, un mes­sage pré­vient l’usa­ger que s’il ne change pas son vélo de place, ce­lui-ci lui sera re­tiré dans les jours sui­vants. Bien sûr, si comme 57% des ha­bi­tants d’Am­ster­dam qui uti­lisent leur vélo quo­ti­dien­ne­ment, ce n’est pas vrai­ment un pro­blème, qu’en est-il de ceux qui partent à la dé­cou­verte de la Thaï­lande ou suivent la Route 66 ? Dans ce cas, leur re­tour risque d’être ac­com­pa­gné d’une désa­gréable sur­prise. Ou en l’oc­cur­rence, de rien du tout.

Non, on ne te l'a pas volé

Am­ster­dam compte une po­pu­la­tion étran­gère de plus en plus abon­dante. Pour nombre d’entre eux, leur pre­mière ex­pé­rience au Fiets­de­pot est un trau­ma­tisme. C’est ainsi que l'a vécu Clara San­chiz, une Ma­dri­lène qui tra­vaille comme jour­na­liste à Am­ster­dam : « j’avais laissé mon vélo de­vant un hôtel et lorsque je suis re­ve­nue, il avait dis­paru. J’ai cru qu’il avait été volé et j’ai pa­ni­qué… J’ai eu la chance qu’une amie néer­lan­daise m’in­forme de l’exis­tence du Fiets­de­pot, mais je n’ai ja­mais ré­cu­péré mon vélo ».

En toute hon­nê­teté, Clara est une ex­perte sur le sujet, son vélo ayant dis­paru à deux re­prises, qui plus est dans le même lieu : « quand vous ar­ri­vez au bu­reau, ils vous in­vitent à prendre un café. C’est le moins qu’ils puissent faire après vous avoir donné des sueurs froides ! », plai­sante-elle.  

Mais en réa­lité, après 10 an­nées de ser­vices, le Fiets­de­pot est qua­si­ment in­connu aussi bien des Néer­lan­dais que des étran­gers. Si bien que seule­ment 25% des bi­cy­clettes confis­quées sont ré­cla­mées par leurs pro­prié­taires, soit parce qu’elles ont été aban­don­nées, soit parce que leurs ac­qué­reurs pensent que leur vé­hi­cule a été dé­robé.

Rien n’est éter­nel, et le sto­ckage au Fiets­de­pot ne fait pas ex­cep­tion. Les vélos ne sont gar­dés que pen­dant trois mois. Si pen­dant ce temps aucun d’entre eux n’est ré­clamé, ils sont uti­li­sés dans le cadre d’ef­forts d’in­té­gra­tion ou d’ate­liers chô­mage aux Pays-Bas, sont ven­dus dans des dé­pôts-vente, ou sont des­ti­nés à des pro­jets de co­opé­ra­tion entre pays, comme la Tan­za­nie ou l’Af­gha­nis­tan. Après tout, ces vélos mé­ritent une se­conde chance!