Amelia Andersdotter : petit animal politique

Article publié le 2 avril 2014
Article publié le 2 avril 2014

Elle est la plus jeune dé­pu­tée du Par­le­ment eu­ro­péen. Par­fois, elle se de­mande pour­quoi elle est là. La Sué­doise Ame­lia An­ders­dot­ter se pré­sente à nou­veau aux élec­tions eu­ro­péennes pour le parti pi­rate. L'occasion de dis­cuter avec elle de binge drin­king, du Par­le­ment eu­ro­péen et des ba­leines.

Ame­lia An­ders­dot­ter porte un sac à dos vert criard et re­garde au­tour d'elle. Quand nous nous ser­rons la main, elle semble sou­la­gée. La plus jeune dé­pu­tée du Par­le­ment eu­ro­péen ne vient pas sou­vent à Paris. Sur le che­min du café, elle parle d'un congrès sur la cy­ber­sé­cu­rité au­quel elle as­sis­tera le len­de­main. Elle dit que c'est en­core une no­tion floue, qu'on es­saie de chas­ser des fan­tômes. Elle me de­mande si j'ai peur des fan­tômes. Pris de court, je ne trouve pas de ré­ponse. Nous nous tai­sons.

In­ter­view peu avant son arr­viée au Par­le­ment eu­ro­péen

Elle com­mande des chips et un thé qui sent bon. Nous nous met­tons un peu à l'écart dans cette cour in­té­rieure rem­plie de jeunes pa­ri­siens bien frin­gués. Cer­tains sont seuls avec leurs Macs, d'autre écrivent dans leurs car­nets Mo­les­kin. De longues barbes se penchent sur les pre­mières robes lé­gères du prin­temps. Le so­leil est au ren­dez-vous, et Ame­lia com­mence à en­glou­tir ses chips.

Quand les autres bu­vaient, elle fai­sait de la po­li­tique

Son pays, la Suède, est-il vrai­ment l'en­droit idyl­lique qu'on ima­gine ? Elle me jette un re­gard grave. Elle a grandi dans un petit vil­lage, là où toutes les fa­milles sué­doises ai­me­raient voir gran­dir leurs en­fants, loin des grandes villes. Elle dit que les Sué­dois sont ré­ser­vés : « je pense que je fais par­tie de cette ca­té­go­rie ». Elle dit cela sans at­tendre la moindre contes­ta­tion de ma part. Quand elle est ar­ri­vée près de Stock­holm pour ses études, elle n'avait pas envie de boire au­tant que la plu­part des Sué­dois de son âge. Les jeunes Sué­dois adorent le binge drin­king, la « bi­ture ex­press », ra­conte-t-elle. C'était le début de sa car­rière po­li­tique : pen­dant que la plu­part des étu­diants ne des­soû­laient ja­mais, elle dis­cu­tait po­li­tique avec ses amis. « J'ai trouvé mes idées po­li­tiques au fond de ma tasse de café. » Ça a l'air d'une phrase toute faite, mais elle le dit avec une sin­cé­rité im­pé­né­trable.

Je lui de­mande pour­quoi elle veut de nou­veau être élue dé­pu­tée eu­ro­péenne. Elle fait la moue et re­garde le crépus­cule dans un ciel pa­ri­sien sans nuage. Elle serre son sac à dos contre elle. « Par­fois, c'est dif­fi­cile à ex­pli­quer. Les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes sont comme une énorme ba­leine. C'est long, très long de les faire chan­ger de di­rec­tion. » Je lui de­mande s'il est réa­liste de croire que la ba­leine chan­gera de di­rec­tion : « avec des mouches, ce se­rait plus simple. Elles changent de di­rec­tion tout le temps. » Elle des­sine la tra­jec­toire d'une mouche avec sa main. Peut-être qu'elle se moque de moi, peut-être qu'elle es­saie de me faire rire, rien n'est moins sûr. 

Le mo­teur de son tra­vail au Par­le­ment eu­ro­péen, c'est une rage nour­rie par le fait que beau­coup de choses s'y passent qui n'ont pour elle aucun sens. Elle donne un exemple : elle a ré­cem­ment écouté un re­pré­sen­tant de l'in­dus­trie du câble qui di­sait la même chose qu'un de ses col­lègues du Par­le­ment lors d'une ses­sion quelques jours plus tôt. Selon elle, beau­coup de par­le­men­taires ne savent pas gérer la pres­sion per­ma­nante des lob­bys et ré­pètent à la lettre les dires des « re­pré­sen­tants d'in­té­rêts ». Son ju­ge­ment est dé­vas­ta­teur : beau­coup de par­le­men­taires, comme son col­lègue qui s'ali­gnait sur l'in­dus­trie du câble, man­que­raient de mo­rale et de va­leurs pour résis­ter aux in­tér­êts des lob­bys. Elle au­rait alors com­mencé à clas­si­fier les gens selon qui ils re­pré­sen­taient. Cette ma­la­die, elle dit l'avoir contracté à Bruxelles.

Le pla­giat est une bonne chose

La dis­cus­sion avec Ame­lia ne m'a pas aidé à com­prendre les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes. Elles me pa­raissent plu­tôt comme des monstres des­quels il ne faut pas trop s'ap­pro­cher. J'ai été contraint d'ima­gi­ner un groupe de par­le­men­taires dont les idées se fai­saient ava­ler par une ba­leine et dont les re­com­man­da­tions étaient ren­dues mé­con­nais­sables par des lob­byistes. L'Eu­rope fait-elle si peur ?

« Au contraire », me ras­sure Ame­lia. « L'Eu­rope de­vrait conti­nuer à sou­te­nir le libre-échange au sein du conti­nent. His­to­ri­que­ment, l'Eu­rope au­rait été pré­cur­seur au ni­veau des sciences et de la culture parce que les États co­piaient l'un sur l'autre. Le Par­le­ment de­vrait donc ga­ran­tir la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes pour qu'ils puissent conti­nuer à s'ins­pi­rer mu­tuel­le­ment. » Selon elle, nous vi­vons à une époque où nous nous fai­sons des amis grâce aux ex­pé­riences que nous par­ta­geons et non par la proxi­mité géo­gra­phique.

Nous nous ser­rons à nou­veau la main. Cette fois, elle s'in­cline lé­gè­re­ment avant d'at­tra­per son sac à dos vert et de se pré­ci­pi­ter vers la sor­tie. Il y a du pain sur la planche avant les élec­tions.