Allemagne : Sookee, rapper contre le sexisme

Article publié le 4 mars 2016
Article publié le 4 mars 2016

La rappeuse, plus connue sous le nom de Quing of Berlin, est membre d'une initiative féministe qui milite contre la violence homophobe et le racisme suite aux événements survenus lors de la Saint-Sylvestre à Cologne. Elle nous parle des stéréotypes sur les réfugiés, de rap conscient et du retard de l'Allemagne dans la pratique.

cafébabel : Qui s'est porté candidat pour la campagne #ausnahmslos (sans exception, ndlr) ?

Sooke : En réalité, cette campagne est l'union de deux mouvements. D'un côté, des femmes qui ont lancé il y a trois ans le hashtag aufschrei  (créé par  Anne Wizorek, et sous lequel les femmes en 2013 ont tweeté à propos du sexisme quotidien, ndlr). De l'autre, des femmes qui ont développé le hashtag schauhin (programme contre le racisme quotidien, ndlr). Nous nous sommes ensuite retrouvées sur Skype pour exprimer nos réactions suite aux événements survenus à Cologne, le jour de la Saint-Sylvestre. Nous souhaitions réagir et également intervenir, sans aucune contrainte.

[L'anti-féministe et auteure du livre Gender Gaga] Birgit Kelle craque un peu et nous reproche soutenir les coupables de par notre silence. Nous avons un avis tranché à ce sujet. Nous ne crions pas tout de suite, nous réfléchissons pour ensuite passer à l'action. Dans ce débat, il ne s'agit pas exactement de se servir de l'un contre l'autre. Mais du point de vue médiatique, c'est précisément ce qui s'est passé : ce réflexe d'homogénéiser les coupables, de les définir comme une partie pour le tout. Cela nous a vraiment mis en colère : le fait que ces gens qui habituellement n'ont rien à exprimer sur le sexisme, pensent tout à coup, qu'ils auraient quelque chose à dire sur le sujet.

Sookee - « Mensch »/ Msoke « Burn Me »

cafébabel : La sociologue Necla Kelek souhaite « éduquer » les réfugiés en ce qui concerne l'image de la femme. Qu'en penses-tu?

Sookee : Tout ce que l'on simplifie est source de problème. Cela ne sert à rien de dire : « Chez nous, ça se passe comme ça ». Enseigner les valeurs allemandes aux réfugiés n'a vraiment rien à voir avec l'intégration. Au contraire : les personnes qui arrivent ici ont toutes des histoires, des origines, des points de vue et des expériences incroyables. Les diluer dans une seule culture est tout simplement discriminatoire. On appelle ça le « nouveau racisme ». Cette manière d'agir, comme si tout allait bien, c'est de la pure insolence. Notamment parce qu'elle éclipse les victimes de violence sexuelle et de sexisme quotidien.

cafébabel : Prenons cette étude de cas : une jeune femme s'engage pour les réfugiés et donne des cours d'allemand dans un refuge. À un moment donné, un migrant cherche à se rapprocher d'elle. Elle n'en a pas envie, mais ne voudrait pas le blesser. Il n'a personne ici et a un passé assez douloureux. Ton conseil ?

Sookee : C'est délicat. Mais c'est également une situation intéressante à laquelle il faut réfléchir : ici, on est face à une personne dans le désarroi et dans ce contexte, je n'ai pas le droit de mettre de barrières. Mais le respect, c'est aussi fixer clairement la limite et dire : « Non, merci ». Il ne faut pas non plus rabaisser la personne. Et bien entendu, cela dépend de ce que souhaite réellement le réfugié : est-ce qu'il s'agit seulement d'aller boire un thé ou est-ce qu'il me met la main sur ma cuisse ? Naturellement, les réactions ne sont pas les mêmes. Il faut savoir faire la différence et ne pas juger cette personne comme un éventuel criminel uniquement parce que c'est l'image véhiculée par les médias.

cafébabel : Le débat actuel t'encourage t-il à t'engager davantage dans ta musique ?

Sookee : Ce n'est pas quelque chose qui est nouveau pour moi. J'ai déjà écrit beaucoup de chansons à ce sujet. Néanmoins, je trouve particulièrement difficile de résumer tout cela par des textes. La pensée et la parole sont l'unique moyen de formuler des phrases de conclusion qui, par la suite, s'arrêtent d'un coup et correspondent à la trame technique et prédéfinie du rap lyrique. Mais si les consciences s'éveillaient plus à l'égard de l'accueil des migrants, j'oserais davantage.

cafébabel : Que veux-tu dire par là ?

Sookee : Eh bien, on me reproche sans cesse d'écrire mes textes comme s'il s'agissait d'une étude fondamentale de sociologie : dense, pénible, trop théorique. Je comprends parfaitement. Par contre, je ne comprends pas que la politique et le divertissement ne puissent pas aller ensemble. Je souhaiterais qu'ils cohabitent : être compréhensible, et en même temps, ne rien devoir abandonner du point de vue du contenu. Si un débat public permettait d'être plus sensible à cela, ce serait déjà un premier pas.

cafébabel : En ce qui concerne « le rap conscient », est-ce que l'Allemagne est à la traîne ?

Sookee : Je le crois, oui. En Allemagne, il n'y a que quelques rappeurs qui traitent des thèmes socio-politiques : Antilopen Gang, KIZ est en partie connu, Zugezogen Maskulin et puis il y a aussi le groupe Zeckenrap, qui vient d'un milieu bien à lui. Mais on est loin d'avoir fait le tour. Il suffit de regarder du côté de le Grande-Bretagne. Là-bas, il y a beaucoup plus de rappeuses qu'en Allemagne. Dans l'ensemble, elles ont beaucoup plus d'espace pour s'exprimer : leurs propres shows à la radio, de grandes tournées, une portée médiatique plus importante. Et aux États-Unis, il y a beaucoup plus d'artistes homosexuels. Ici, il y a encore beaucoup à faire.

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Écouter : Lila Smat de Sookee (Springstoff/2015)