Allemagne : le quota de femmes est une illusion

Article publié le 11 décembre 2013
Article publié le 11 décembre 2013

Fi­na­le­ment, le quota de femmes sera quand même ap­pli­qué en Al­le­magne à par­tir de 2016. Au cours des né­go­cia­tions de coa­li­tion, la CDU et le SPD se sont mis  d’ac­cord au­jour­d’hui sur un taux de 30% dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion des en­tre­prises co­tées en bourse. Un pas vers une plus grande jus­tice ou un exemple em­bar­ras­sant dans la guerre des sexes ?

« Tu sais com­bien de femmes tra­vaillent dans mon en­tre­prise ? » Les deux hommes, assis l’un en face de l’autre dans un tram­way ber­li­nois, un soir d’hi­ver, sont jeunes, in­tel­li­gents et portent la barbe. Dé­rangé dans son opi­nion, l’au­teur de la ques­tion in­siste : « 20% ! ». « Et alors ? », ré­pond l’autre, in­in­té­ressé. « Ce de­vrait être 50%. » « Ben voyons ! Ima­gine ce que ce se­rait dans l'in­dus­trie des jeux vi­déos » « Quand même. Ce de­vrait être 50%. » Puis ils rient tous les deux. Je suis as­sise dans la ran­gée d’à côté et suis en co­lère. Non pas contre ces deux jeunes hommes qui se marrent. Je suis en co­lère contre les po­li­ti­ciens al­le­mands qui dé­battent en­core une fois de la mise en place d’un quota légal de femmes.

« aux han­di­ca­pés et aux femmes »

Qui ne connait pas ces si­nistres des­crip­tions de postes dans les­quelles fi­gure en langue ju­ri­dique des his­toires « d’éga­lité des chances » et de « mise en œuvre ac­tive ». Suit presque in­évi­ta­ble­ment la phrase : « en cas de qua­li­fi­ca­tions égales, la pré­fé­rence sera don­née aux han­di­ca­pés et aux femmes. » Une gifle pour toutes les femmes in­tel­li­gentes, éman­ci­pées et...​qua­li­fiées.

Les po­li­ti­ciens de la CDU et du SPD fai­sant par­tie de la « fa­mille groupe-de-tra­vail » qui, au cours des né­go­cia­tions de coa­li­tion, se battent au sujet de l’éga­lité des chances ne semblent ce­pen­dant pas du tout trou­ver cette phrase odieuse. Au­tre­ment, ils ne tra­vaille­raient pas avec au­tant de zèle à éta­blir un quota légal de femmes à 30% dans les étages de di­rec­tion de l’éco­no­mie al­le­mande qui de­vrait dé­sor­mais of­fi­ciel­le­ment en­trer en vi­gueur en 2016. À l’échelle eu­ro­péenne, ce quota a déjà été adopté : la Com­mis­sion eu­ro­péenne a va­lidé en 2012 une pro­po­si­tion de loi vi­sant à ce que d’ici à 2020, 40% des tous les postes à haute res­pon­sa­bi­lité des grandes en­tre­prises eu­ro­péennes soient oc­cu­pés par des femmes. Au­tre­fois, l’Al­le­magne était ab­so­lu­ment contre ce quota. Un an plus tard, les choses ont changé.

La Nor­vège est citée la plu­part du temps comme un par­fait exemple. Le pays a ins­tauré dès 1981 un quota légal de femmes équi­valent aux « 40% sa­crés » pro­nés par l’UE. Ce­pen­dant, tous au sein de l’UE ne semblent pas par­ta­ger une opi­nion aussi ho­mo­gène : l’Es­pagne, la France, la Bel­gique, les Pays-Bas et quelques autres États membres ont ins­tauré, au cours des der­nières an­nées, des lois dont le but est d’as­su­rer que les postes de di­rec­tion se fé­mi­nisent. L’Equa­lity Act bri­tan­nique de 2010, au contraire, s’op­pose jus­qu’à pré­sent dia­mé­tra­le­ment à un quota des genres. La Suède et la Fin­lande, ont pris une cer­taine dis­tance face aux quo­tas et tentent d’aug­men­ter le nombre de femmes dans les grandes en­tre­prises à l'aide de pro­jets de re­cherche, d’in­ter­ven­tions ponc­tuelles et de dé­bats ci­blés dans les mé­dias. 

Une bonne action sans manucure

Pen­dant que les po­li­ti­ciens et po­li­ti­ciennes al­le­mands tra­vaillent à in­té­grer les me­sures cor­res­pon­dantes dans leur contrat de coa­li­tion, ils re­çoivent le sou­tien du co­mité de di­rec­tion de cer­taines en­tre­prises. Le camp des fé­mi­nistes est di­visé, l’opi­nion pu­blique, quant à elle, ne semble pas se for­ma­li­ser du fait que l’État veuille sur­veiller la ré­par­ti­tion nu­mé­rique des hommes et des femmes dans les bu­reaux de di­rec­tion. Mais une fois que le quota de femmes sera ins­tauré au som­met de l’échelle, il ne fau­dra sû­re­ment pas long­temps pour que son ex­ten­sion à d’autres do­maines d’ac­ti­vité soit ré­cla­mée. Com­ment doit-on s’ima­gi­ner cela ?  Le dur tra­vail de construc­tion doit-il à par­tir de main­te­nant être à 30% ef­fec­tué par des femmes ? Et doit-on du­rant les 30 pro­chaines an­nées em­bau­cher uni­que­ment des hommes dans les crèches et les sa­lons de ma­nu­cure ? Cela doit bien fonc­tion­ner aussi.

Pour­tant, lorsque le sujet du quota de femmes est dé­battu pu­bli­que­ment, on ne parle que des postes de di­rec­tion. Pas un mot sur les ou­vriers du bâ­ti­ment ou les vi­sa­gistes. Ap­pa­rem­ment, l’in­éga­lité due aux genres pré­sente dans ces mé­tiers n’in­té­resse per­sonne. Un quota de femmes pour la Pré­si­dence de la Ré­pu­blique n’a lui non plus pas en­core été évo­qué – les femmes y sont pour­tant au moins au­tant, si ce n’est plus, sous-re­pré­sen­tées, comme on peut le lire dans l’ac­tuel Re­port on men and women in lea­der­ship po­si­tions in the EU (2013). 

Le quota de femmes n’at­teste ni d’une conscience de l’éga­lité, ni d’un amour de la jus­tice mais sent à plein nez la bonne ac­tion, l’uni­for­mi­sa­tion et le po­li­ti­que­ment cor­rect.  Si seule­ment 20% de femmes tra­vaillent dans une en­tre­prise de dé­ve­lop­pe­ment de jeux vidéos, ce n’est pas un pro­blème car, après tout, 90% des joueurs sont des hommes. Ces der­niers sont as­su­ré­ment mieux à même de dé­ve­lop­per des jeux adap­tés à leur propre groupe cible.

Oui aux femmes, non aux quo­tas

Que l’on ne puisse pas at­tendre la même chose des grandes en­tre­prises eu­ro­péennes et al­le­mandes ne fait aucun doute. Mais pro­pul­ser les femmes à de meilleurs postes au nom de la loi n’est pas juste non plus. On ne doit pas mettre en doute le fait que plus de res­pon­sables fé­mi­nines est né­ces­saire – et que celles-ci doivent per­ce­voir un sa­laire égal à celui des hommes. Ce­pen­dant, cela de­vrait être ob­tenu par le biais de re­cherches, de pro­grammes de conseil pro­fes­sion­nel et par un chan­ge­ment fon­da­men­tal des men­ta­li­tés et non pas être forcé sous peine d’amendes.  

Entre-temps, on peut main­te­nant sou­vent lire dans les des­crip­tions de poste al­le­mandes une nou­velle ver­sion de « l’odieuse phrase » : « Du fait que nous nous en­ga­geons ac­ti­ve­ment pour l’éga­lité des chances, nous en­cou­ra­geons ex­pres­sé­ment les hommes à can­di­da­ter eux-aussi pour les postes men­tion­nés. » Il n‘en va là ja­mais d’em­plois dans des sa­lons de coif­fure ou des crèches, mais tou­jours, sans ex­cep­tion, d’em­plois de bu­reau tout à fait nor­maux. Ne pour­rait-on pas tout sim­ple­ment écrire : « Nous en­cou­ra­geons ex­pres­sé­ment tous ceux qui sont qua­li­fiés pour le poste à pré­sen­ter leur can­di­da­ture » ? Ni les femmes, ni les hommes, ni les noirs, les blancs, les han­di­ca­pés, les re­trai­tés ou les bar­bus. Tous, tout simplement. Cela semble trop fa­cile mais ce se­rait sans aucun doute plus juste et mille fois plus cool que l’ac­tuelle illu­sion des quo­tas.