Allemagne : des cadavres de migrants chez Merkel

Article publié le 16 juin 2015
Article publié le 16 juin 2015

Après avoir fait parler de lui avec le vol des croix de victimes du Mur de Berlin, le collectif d'artistes « Zentrum für politische Schönheit » est de retour pour dénoncer le « cloisonnement de la compassion européenne » face aux morts en Méditerranée. Leur stratégie ? Amener ces derniers en Allemagne pour ramener sur le tapis un sujet encore et toujours reporté à plus tard.

Avec la campagne de crowdfunding « Die Toten kommen » (les morts arrivent, ndt.), le collectif d'artistes allemands, Zentrum für politische Schönheit (Centre pour la beauté politique, ndt.), veut faire venir les réfugiés disparus en Méditerranée « au centre de l'Europe » pour les y inhumer dignement. « À partir de cette semaine, nous ne laissons plus les défunts pourrir au sud de l'Europe dans des fosses communes ou dans des chambres froides », peut-on entendre dans leur vidéo de campagne, publiée le 14 juin, où l'on voit des photos de 17 naufragés du début de cette année, empilés les uns sur les autres dans un vieux réfrigérateur. 

Placer les réfugiés devant la porte des gens 

Le clip montre également des pelles et des cerceuils excavés. « De concert avec les proches, les imams, les prêtres et les pompes funèbres, nous avons ouvert les sépultures indignes et exhumé les cadavres. Nous les présentons à leurs meurtriers bureaucratiques sous les yeux de l'opinion publique européenne. »

Les chiffres approximatifs de 2015 sont bouleversants. On compte déjà 30 fois plus de morts en mer Méditerranée que l'an dernier à la même période, selon l'Organisation internationale pour les migrations. Et pendant que la politique européenne bûche sur son théorique plan européen en 10 points ou planifie ses interventions terrestres en Libye, comme Wikileaks l'a révélé, le collectif d'artistes a au moins réussi une chose avec sa nouvelle campagne de sensibilisation : placer le problème des réfugiés littéralement devant la porte des gens. 

Des tombes dans le jardin de la chancellerie 

En l'espace de quelques jours, l'appel aux dons lancé sur la plateforme Indiegogo a recueilli près de 32 500 euros. Grâce à cela, les deux premières inhumations des « victimes du cloisonnement des frontières européennes » pourront avoir lieu. Les adresses des cimetières berlinois concernés ne seront annoncées que 6 heures avant les cérémonies, pour que rien ne puisse en perturber le déroulement. Le premier enterrement a lieu aujourd'hui-même dans le cimetière Berlin-Gatow.

Les Internautes peuvent exprimer leur compassion envers les familles via Facebook dans un livre de condoléances virtuel. L'un d'entre eux, Geli, écrit : « Nous devrions en retenir que détourner les yeux peut tuer. Mais nous n'en avons visiblement tiré aucune leçon. Ma compassion se mêle à de la honte. À de la honte et de la colère envers l'indifférence de notre société. Je vous demande pardon. »

Dimanche à 14 heures, aura également lieu la « marche des déterminés » à Berlin, conduite par une pelleteuse, pour emmener les défunts jusqu'à la chancellerie. Le jardin devant la résidence d'Angela Merkel deviendra un immense cimetière : un mémorial pour tous ceux qui, pleins d'espoir, s'étaient mis en route pour l'Europe. Pourquoi les réfugiés n'ont-ils pas simplement réservé un vol pour l'Europe ? Cela aurait été sans aucun doute plus commode et sans danger. Cette question, posée par le professeur Hans Rosling dans la série YouTube suédoise Gapminder, est pourtant simple comme bonjour. Sa réponse est, elle aussi, limpide : la directive européenne 2001/51/EC indique que les fournisseurs de vols qui permettent à des immigrés clandestins sans-papiers de rejoindre le sol européen, doivent financer leur rappatriement dans son intégralité. 

Pas très rentable pour les compagnies aériennes. Et surtout, pas très responsable de la part de l'Europe de livrer le destin des réfugiés à des guichets d'enregistrement. Et pendant que le Centre pour la beauté politique creuse des tombes à Berlin, tout reste encore à faire : jusqu'à quel point la question des réfugiés doit-elle se rapprocher de l'Europe, pour arriver à ce que celle-ci repense sa culture de bienvenue ?