Alison Smale: «Les journaux anglais vont droit au but»

Article publié le 12 juin 2009
Article publié le 12 juin 2009
C’est la journaliste britannique la plus puissante en dehors de Londres. Presse et élargissement de l’UE à l’Est, la directrice de la rédaction de l’International Herald Tribune en direct de son bureau parisien.

Le nom de l’International Herald Tribune est désormais indissociable de la scène légendaire du film de Jean-Luc Godart, A bout de souffle (1960), où la belle et androgyne Jean Seberg vendait ses journaux en criant sur les Champs-Elysées « New York Herald Tribune ! » (l’ancien nom de l’IHT). La rédaction du plus français des quotidiens anglophones a quitté la rue de Berri, dans Paris, pour se réfugier dans les quartiers chics de Neuilly. 

« Les journaux continentaux affichent trop leurs affinités politiques »

Je me sens toujours un peu intimidé face à de telles institutions – le journal a été fondé en 1887 et est le seul quotidien en anglais à être publié dans le monde entier. Sur la façade de l’immeuble, le nom du journal s’affiche dans une typographie qui est devenue la marque du « Tribune ». En attendant Alison Smale, directrice de la rédaction, je m’assois dans le hall sous une imposante statue de chouette, symbole du quotidien inspiré, dit-on, de l’expression « c’est chouette ». L’assistant de Mme Smale me conduit alors jusqu’à l’étage du grand chef. Le bureau n’est pas si grand, d’autant que les piles de quotidiens et de prospectus s’entassent sur le bureau d’Alison Smale.

Son délicieux accent britannique tempère la crainte que peut inspirer une telle stature professionnelle. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : Alison est une femme dynamique et pragmatique qui sait ce qu’elle veut et qui fera tout pour l’obtenir. Une femme qui est devenue il y a quelques mois, à 55 ans, directrice du prestigieux International Herald Tribune. Une femme qui a vite su ce qu’elle devait faire pour s’en sortir : « J’ai très vite compris qu’il fallait que j’apprenne des langues étrangères pour fuir l’ennui de mon enfance en Angleterre », confesse-t-elle en riant. Aujourd’hui, Alison parle russe, français et allemand « aussi bien que l’anglais », tient-elle à préciser.

Les yeux et les oreilles

A ma question presque naïve lui demandant comment elle était devenue journaliste, sa réponse est franche et directe : « Je l’ai décidé et je l’ai fait ». Et ce qu’elle décide de faire, elle le fait bien. Son parcours professionnel est très étoffé et largement international : « J’ai trouvé mon premier travail en Allemagne. Puis, on m’a envoyé à Londres en 1979, et je n’y ai plus habité depuis ! Mon travail m’a ensuite de nouveau amené en Allemagne, puis à Moscou, Vienne, New York et, depuis cinq ans maintenant, Paris », raconte-t-elle, pleine d’enthousiasme. « Depuis mon enfance, j’ai toujours eu des facilités avec les langues et un certain talent dans la connaissance des pays. Cela m’a permis de devenir les yeux et les oreilles de tout le monde, comme le sont tous les journalistes. »

Justement, sa conception du journalisme diffère par bien des aspects des habitudes européennes, comme elle le souligne. Elle s’estime fière d’être à la tête d’un quotidien tel que l’IHT justement parce qu’il privilégie un certain type d’information empli de bon sens et de pragmatisme, au contraire du reste de la presse européenne qui prend trop souvent partie. « Les journaux continentaux affichent leurs tendances politiques et s’investissent d’un rôle intellectuel, tandis que les articles britanniques vont droit au but. »

« L’Union européenne synonyme de liberté »

Les souvenirs professionnels de Smale sont largement tournés vers l’Est. Lorsqu’elle dirigeait le département Europe de l’Est de l’Associated Press à Vienne, Alison Smale a couvert des sujets historiques, de la disparition de l’URSS à l’arrivée au pouvoir de Slobodan Milošević en Serbie. Alison a été profondément touchée par la catastrophe de Tchernobyl et l’une des premières à traverser le Checkpoint Charlie avec des habitants de Berlin-Est, lors de la chute du Mur. Elle porte donc un regard aiguisé et passionné sur l’Europe : « Il faut avoir vécu dans des pays où la liberté n’existe pas afin de bien comprendre ce que la liberté signifie », explique-t-elle en évoquant les ex-pays du bloc de l’Est.

« On en arrive à la caricature du plombier polonais et au rejet de la constitution européenne »

Alison Smale regrette d’ailleurs que seule la fête du travail a été à l’honneur le 1er mai 2004, et pas l’entrée des pays de l’Est dans l’Union européenne. Selon elle, les problèmes de l’UE proviennent surtout des structures « prévues pour quinze pays et donc inappropriées pour 27 pays ». Mais elle accuse également le comportement de l’élite française, qui bien qu’étant pro-européenne ne prend pas le temps d’expliquer les raisons de l’élargissement : « On en arrive ainsi à la caricature du plombier polonais et au rejet de la constitution européenne en 2005 ». Mais Alison ne se décourage pas. Et même si elle ne pourra voter aux élections européennes pour des raisons pratiques, elle reste convaincue que la victoire de l’idée européenne est d’avoir su progresser. Emue, elle ajoute que « c’est un grand succès, encore impensable il y a 15 ans, que de Copenhague à Malte et de Porto à Tallinn, se tiennent des élections libres pour une législature commune. »