Alice Phoebe Lou : le secret le mieux gardé de Berlin

Article publié le 13 juin 2015
Article publié le 13 juin 2015

Alice Phoebe Lou, jeune compositeur-interprète de 21 ans venue du Cap (Afrique du Sud), joue dans les rues de Berlin depuis 2013. La même année, une magnifique performance au TEDx Berlin a fait le tour du Web et révélé sa musique au-delà de l'Allemagne. Bientôt la gloire ? Pas si elle peut l'empêcher. Alice parle concerts de rue, conscience sociale et musique engagée.

« J'ai toujours voulu jouer avec le feu - danser avec le feu. » Ce n'est pas là l'entrée en matière que l'on attendrait au sujet du parcours d'un compositeur interprète folk dans le monde de la musique - mais tout est atypique chez Alice Phoebe Lou.

Avec son partenaire musical, Matteo Pavesi, un multi-instrumentaliste, la jeune artiste de 21 ans, originaire de Kommetjie en Afrique du Sud, joue un mélange de musique folk et electro, inspiré par des artistes comme Patti Smith et Portishead.

Nous rencontrons Alice, café en main, lors d'une belle soirée printanière, alors qu'elle vient de jouer, comme à son habitude, juste à l'entrée de la gare WarschauerStrasse S-Bahn à Berlin

Coeur fougueux, tempérament de feu

Bien qu'elle soit désormais installée à Berlin, la première expérience d'Alice en Europe a été un peu mouvementée. Avide de voyage et avec la Coupe du monde de football qui se déroulait en Afrique du Sud, Alice, alors âgée de 16 ans et munie d'un passeport belge, est arrivée à Paris où elle est restée chez sa tante.

« Je suis arrivée à Paris et j'ai passé deux jours avec ma tante mais je n'ai pas pu le supporter car elle vivait dans un tout petit appartement, comme beaucoup de Parisiens. Elle fumait environ 40 cigarettes par jour, à l'intérieur, et elle était parano à propos de tout. Elle ne voulait pas que je sorte après 23 heures. Même si j'avais 16 ans, j'étais quelqu'un de très ouvert et je ne voulais pas de restrictions. »

Après avoir réalisé qu'un ami vivait à Châtelet, au coeur de la ville, Alice a déménagé, dormant sur le canapé et gagnant sa croûte en faisant des petites performances dans la rue.

« J'ai longtemps été danseuse alors j'ai acheté des poïs de feu. Alors que je marchais près de Notre-Dame dans le soleil couchant, il y avait un groupe de gens qui se préparaient pour jouer avec le feu. Ils ne parlaient pas vraiment anglais et mon français était très mauvais, on a échangé quelques mots et je suis revenue chaque soir pour apprendre à danser avec le feu. »

« C'est alors que la beauté de vivre des performances de rue m'a vraiment frappée. Paris peut vraiment être éprouvant par moments - j'ai trouvé l'énergie très intense certains jours mais je côtoyais la face cachée, tous ces artistes qui avaient, en quelque sorte, des styles de vie un peu bohémiens et vivaient à contre-courant. J'ai beaucoup aimé cette idée, cela me fascinait. »

« J'avais une double vie. Je vivais comme un artiste de rue en soirée et je rentrais ensuite chez mon ami qui organisait toujours des soirées à la maison avec la plupart du temps des garçons entre 18 et 25 ans, bourrés de coke. Ils crachaient sur le sol et balançaient leurs préservatifs n'importe où, comme les toilettes, et je devais nettoyer tout ça le lendemain. »

« Merde, qu'est-ce que je vais faire ? »

Endurcie par cette « leçon de vie », Alice est revenue en Europe lors de son année de césure. Le lycée terminé, elle a cette fois mis le cap sur Amsterdam, ses poïs de feu en poche.

« Je passais vraiment d'excellents moments et je rencontrais tout plein de gens géniaux, je profitais de mes 18 ans et puis la nuit je dansais avec le feu. C'était parfois difficile tout de même. Des fois, des hommes bourrés absolument dégueulasses voyaient mes danses comme plus sexy qu'elles ne  l'étaient et ils se donnaient alors le droit de dire des choses répugnantes et de me traiter comme une moins que rien. Mais c'est aussi une expérience formatrice, ça endurcit. »

« En plus, les relations avec les autres artistes de rue d'Amsterdam étaient compliquées, chacun est si attaché à son territoire. J'ai eu affaire avec des trentennaires, qui faisaient ça depuis 15 ans, et qui étaient accros à je ne sais quoi. Ils pensaient pouvoir se moquer de moi alors j'ai dû apprendre à me forger une carapace et c'était très intéressant. Mais partout où j'allais - du sud de la France, à l'Espagne et à l'Italie - les gens me disaient “Va à Berlin, tu adoreras”.»

Mais une fois arrivée à Berlin, les bonnes impressions de la ville se sont rapidement muées en mirage.

« J'étais accablée. Partout où je regardais, il y avait des artistes de rue, de toutes les sortes et de tous niveaux. La première journée, après avoir joué avec le feu ici (près de Warshauer Strasse), j'ai gagné 1 euro. Je me suis assise par terre et je me suis dit "Merde. Qu'est ce que je vais faire ? J'ai faim, je ne sais pas où je vais dormir et j'étais trop têtue pour demander de l'argent à mes parents.”»

Un changement de tactique s'imposait.

« Je me suis dit “J'ai une guitare...” je voyageais avec une Baby Taylor,  c'est une très bonne guitare, et j'ai décidé d'essayer. C'était terrible - vraiment horrible. J'ai détesté - mais je ne savais pas quoi faire. Je ne connaissais personne à Berlin. Puis ce gars s'est ramené avec son ampli, et il jouait alors j'ai simplement demandé si je pouvais jouer une chanson. Je connaissais Knocking on Heaven’s Door - et tout d'un coup il y avait tout une foule et il a ramassé quelques euros. J'ai alors pensé que c'était quelque chose que je pouvais faire ... »

La prochaine étape ? Écrire ses propres chansons. Oh, et fonder un groupe de rue avec cinq Israéliens qui avaient réussi à échapper au service militaire obligatoire.

Snober Coldplay

Alors que la fin de son année de césure approchait, Alice a réalisé qu'elle n'avait pas « à étudier pour obtenir un diplôme, puis trouver un travail, avoir des enfants et mourir ». En 2013, Alice est revenue à Berlin, libérée par cette réalisation. Et avec son propre ampli (le meilleur ampli à batterie au monde), payé grâce à deux semaines de concerts dans la rue. Elle était prête à en découdre. 

Alice Phoebe Lou & Matteo - « Red »

« Je n'ai pas besoin d'une quelconque sécurité, ou d'aucune forme de succès conventionnel - je suis heureuse comme ça. C'est un parcours difficile dans un sens mais c'est aussi complètement libérateur. Après quelque chose comme le TEDx , on devient tout d'un coup une marchandise. Des gens dont les intentions sont gouvernées par le profit - ce qui est normal si ce sont des hommes d'affaire, je ne dis pas qu'ils sont le diable - ils viennent te voir. Ils voient cette jeune fille blonde avec une jolie voix et des dollars apparaissent dans leurs yeux. »

« Il y a toutes ces opportunités qui arrivent mais je ne les vois pas comme telles - des choses qui vont transformer ma musique en un business - et ce n'est pas ce que je veux faire... Comme l'autre jour, j'ai reçu une offre de Coldplay qui me demandait d'être la première partie de leur tournée européenne. C'est super ! J'étais honorée, c'est génial, mais est ce que c'est ce que j'ai envie de faire ? »

Au lieu de ça, grâce à ses performances dans la rue et des concerts indépendants dans des plus grandes salles, Alice a auto-financé son album (qui sortira à l'automne). Tout comme son répertoire actuel, il sera engagé politiquement.

« Je suis en 1993, un an avant que l'apartheid ne cesse et mes parents sont des défenseurs de la liberté. J'ai de la chance d'être née dans une famille très ouverte et consciente, car ces choses-là sont imprimées en moi. J'ai grandi avec la musique de beaucoup d'autres défenseurs de la liberté comme [Sixto] Rodriguez ou Miriam Makeba des gens qui ont utilisé le chant comme une forme de contestation, ce que l'industrie de la musique pop ne connaît pas du tout. »

Le chemin que se trace Alice Phoebe Lou est différent de celui des artistes auxquels on est habitués. Jusqu'à présent, il l'a amenée à jouer sur la rive gauche jusqu'à un concert au coeur d'une église berlinoise en compagnie de trapézistes et de duos de danseurs. Qui sait où il la mènera ensuite ?