Alexandre Milinkievitch : « L’adhésion de la Biélorussie à l’UE pourrait profiter à la Russie »

Article publié le 23 mars 2007
Article publié le 23 mars 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Alexandre Milinkievitch, chef de l’opposition démocratique biélorusse et prix Sakharov insiste sur la nécessité d’une collaboration étroite entre l’opposition biélorusse et l'UE

La Biélorussie est aujourd’hui considérée comme la dernière dictature d’Europe. Il est interdit de critiquer le gouvernement et les partis d’opposition sont proscrits. Depuis février 2006, les ‘cyber cafés’ sont même sous surveillance. Lors des élections présidentielles de mars 2006, dont les résultats ne sont reconnus ni par les États-Unis ni par l’Union européenne, Alexander Milinkievitch n’obtient que 6 % des voix. Il est alors incarcéré pour avoir dénoncé, avec d’autres membres de l’opposition, la fraude électorale qui a permis la réélection d’Alexandre Loukachenko. En novembre, Milinkiévitch se voit remettre le prix Sakhaarov, décerné par le Parlement européen aux personnes ou aux organisations qui luttent pour la liberté de pensée et la liberté d'expression. En février, l'ex-candidat à la présidentielle écrit au dictateur Loukachenko dans l'espoir de renouer le dialogue. Il lui propose, comme geste symbolique, de faire du 25 mars le jour de la fête nationale. C'est en effet le 25 mars 1918 que la Biélorussie a proclamé pour la première fois son indépendance vis-à-vis de la Russie.

Le peuple avant tout

Pour Milinkievitch, « le peuple est le premier concerné par la lutte pour le pouvoir, avec en première ligne, la jeunesse, parce qu'elle est le futur d'un pays ». En ce qui concerne le soutien de l'UE à la Biélorussie, le leader de l'opposition affirme que des « négociations » sont en cours : « Il nous faut mettre les choses à plat et étudier avec attention les préoccupations de chacun. »

Hélas, « bien loin devant les droits de l'homme, le gaz et le pétrole restent la principale préoccupation de nombreux Européens », convaincus qu'il « serait bien inutile de contrarier Moscou ». Milinkievitch déplore qu'ils n'aient pas encore compris qu'il « fallait déranger le régime et aider le peuple biélorusse ». « N'oublions pas que c'est l'embargo imposé à Cuba qui a jeté la Biélorussie dans les bras de l'ex-URSS. Et ce sont à coup sûr la population et l'économie qui font les frais de ce type de sanctions. D'une manière ou d'une autre, le gouvernement, lui, s'en sort toujours indemne », rappelle Milinkievitch.

L'Allemagne, qui assume depuis le 1er janvier la présidence du Conseil de l'Union européenne, a fixé ses priorités pour les six mois à venir. Pour l'instant, la Biélorussie n'en fait pas partie. Il semblerait que certaines décisions, notamment l'interdiction de délivrer des visas à certains hauts responsables biélorusses proches de Loukachenko, ne soient pas scrupuleusement respectées et que des membres du Parlement biélorusse aient été aperçus à Bruxelles.

Contradictions

Les promesses d'aide et de soutien faites à l'opposition biélorusse sont tout aussi contradictoires que la question des visas. Suite à l'entrée de la Pologne dans l'espace Schengen en 2006, les députés bruxellois ont décidé que le prix d'un visa pour la Pologne pour un citoyen biélorusse passerait de 30 à 50 ou 60 euros. « C'est une catastrophe pour la Biélorussie, un nouveau mur de Berlin. Le rêve de Loukachenko est devenu réalité ; le pays va s’isoler de plus en plus, car rares seront les gens à pouvoir se payer un visa », déplore Milinkievitch.

Viennent s'ajouter à une situation pour le moins délicate des dissensions au sein de l'opposition. Ses membres parviendront-ils à faire émerger un courant dominant ? « C'est un grave problème », souligne Milinkievitch avant de reprendre : « Après les élections, j'ai souhaité créer un tel courant. Mais ça ne suffira pas. Les partis seuls ne pourront pas gagner, ils sont trop nombreux - une dizaine environ - et il n’y a aucune unité, ce qui représente un grand danger. »

Pour lui, le plus important est de lutter ensemble contre l’ennemi commun : le régime. « Ceux qui ne désirent pas collaborer n’ont aucun droit de veto », poursuit Milinkievitch. Les jeunes sont indissociables de ce combat, car, ajoute le leader de l’opposition, « c’est grâce à eux que nous nous unirons. Sans eux, nous prenons le risque de perdre encore dix ans ». Pourtant, beaucoup sont ceux à ne pas vouloir s’impliquer en politique : « en Biélorussie, voter est encore trop souvent synonyme de licenciement. »

Un divorce à l’amiable

Milinkievitch explique que les relations entre la Biélorussie et Moscou ne se résument pas à une parfaite inimitié : « pour la presse, tout ce que ressent la Russie à l’égard de la Biélorussie, c’est une haine profonde. Poutine aurait voulu reformer l’empire Russe et remettre la main sur la Biélorussie, pour commencer. Mais entre-temps, Loukachenko s’est permis de le provoquer en public. Moscou préfèrerait voir à la tête de la Biélorussie un président élu de façon démocratique et qui souhaiterait faire partie de la Russie. »

La véritable pomme de discorde reste toutefois l’arrêt de l’approvisionnement en gaz : chaque hiver, Moscou menace de couper le robinet de gaz à son voisin, un chantage pour négocier à la hausse le tarifs des hydrocarbures. « si nous acceptons la solution proposée par Poutine, près de la moitié des entreprises ne réaliseront plus aucun bénéfice. Ce qui reviendrait à « s’asphyxier à petit feu ». » Pour sortir de cette crise, un programme devra être mis en place conjointement avec la Lituanie et l’Ukraine et un plan énergétique alternatif établi en cas de perte des gazoducs.

Comment la Biélorussie et la Russie parviendront-elles à s’entendre ? « Je suis favorable à un divorce à l’amiable. Si les choses n’ont pas fonctionné, c’est qu’il s’agissait d’un mariage politique et non économique. La Russie devrait être l’un de nos associés stratégiques, mais pas le seul. Malheureusement, pour la majorité de ces associés, et notamment pour la plupart des dirigeants occidentaux, il est incompatible de traiter à la fois avec l’UE et avec la Russie. L’adhésion à l’Union européenne fait partie de nos objectifs géopolitiques à long terme. Il se pourrait également que ce soit une bonne chose pour la Russie », conclut Milinkievitch.