Alex Taylor : sur le goût de la langue

Article publié le 15 février 2014
Article publié le 15 février 2014

Prof d’anglais, journaliste plurilingue, producteur d’une émission sur l’Europe, entertainer … Si Alex Taylor a mené plusieurs vies, c’est d’abord parce qu’il parle plusieurs langues, « source de créativité qui prédispose à l’étonnement perpétuel ». Rencontre à domicile avec un polyglotte à la langue bien pendue qui doit sa carrière à Saddam Hussein et son amour de l’Europe à un croissant.

Il re­çoit pieds nus dans un beau du­plex de Cha­te­let, en plein centre de Paris. 20 ans qu’il ha­bite ici. Pour­tant, Alex lam­bine parmi les car­tons en­trou­verts en glis­sant qu’il s’ap­prête à s’ins­tal­ler ailleurs. Sû­re­ment à Saint-Paul, dans le Ma­rais. Dans le salon, l’im­po­sant écran plat dif­fuse les in­for­ma­tions conti­nues de Sky News et fait scin­tiller la pièce un peu vide, so­bre­ment rem­plie d’un ca­napé d’angle et d’une table à man­ger sur la­quelle trône les restes d’un petit dé­jeu­ner. Groggy par une sor­tie de sieste un peu pré­ci­pi­tée, il s’ex­cuse plu­sieurs fois de l’en­trée en ma­tière et as­sure que ses yeux fa­ti­gués sont les stig­mates d’une soi­rée don­née pour une banque, plus que le ré­sul­tat de sa revue de presse eu­ro­péenne qu’il anime quo­ti­dien­ne­ment sur France Inter, à 6h45. Alex dis­pa­raît faire un thé. Ce sera sans rien pour nous, avec un peu de lait pour lui. Il pa­raît que c’est aussi comme ça, que l’on peut en­vi­sa­ger les re­la­tions franco-bri­tan­niques.

Les langues comme issue de se­cours

En pliant ses deux mètres sur le sofa, Alex com­mence par pes­ter contre ceux qui lui de­mandent de tout tra­duire. « Hier soir, on m’a de­mandé com­ment dire en an­glais "c’est un clin d’œil à la France". Moi, les cor­res­pon­dances d’une langue à l’autre, je baisse les bras. » C’est de la sorte que com­mence son livre, Bouche bée, tout ouïe (2010), dans une scène où des amis lui de­mandent de tra­duire asap please, l’ex­pres­sion « un ange passe ». Très dur. Éton­nant, car c’est peu dire qu’Alex Tay­lor est rompu à la cause lin­guis­tique. Amou­reux dé­claré des langues, cet An­glais natif de la Cor­nouailles en parle 6 cou­ram­ment. « Je dis par­fois 28 hein, pré­cise-t-il dans un ac­cent dé­li­cieux. Parce que j’ai re­mar­qué que les gens étaient déçus quand je leur di­sais la vé­rité. » Pen­dant les 30 an­nées qu’il passe à Paris et les quelques piges de plus qu’il consacre à Ber­lin, Alex ap­prend l’ita­lien, l’es­pa­gnol et le néer­lan­dais. « Par plai­sir », dit-il sur le ton de l’évi­dence. Pour lui, « vivre sa vie dans une langue qui n’est pas la sienne pré­dis­pose à l’éton­ne­ment per­pé­tuel ». Pas plus tard que la veille, une bonne femme l’a jus­te­ment sur­pris en lui en­voyant un « à la dé­po­tée ». Et l’a conforté aussi, dans l’idée qu’une langue étran­gère est bel et bien « une source de créa­ti­vité ex­tra­or­di­naire ».

Mal­gré les 244 pages qu’il voue à cet état d’éton­ne­ment per­ma­nent, les langues n’ont pas fait que le sur­prendre. Elles lui ont car­ré­ment sauvé la vie. À 56 ans, Alex confie que l’ap­pren­tis­sage d’une langue étran­gère lui ap­pa­rait en­core « comme une issue de se­cours, un pas­se­port qui [lui] a per­mis de quit­ter la Cor­nouailles, ce bout d’An­gle­terre où je ne pou­vais pas res­ter parce que je ne pou­vais être com­pris ». Parce qu’il est gay et parce que, dans les an­nées 80, la Grande-Bre­tagne est l’un des pires en­droits où faire son co­ming-out, Alex cou­chera cette phrase dans un des pre­miers cha­pitres de Bou­chée Bée, tout ouïe : « j’ai aban­donné la per­ver­sité à la­quelle me pré­dis­po­sait mon en­fance si bri­tan­nique pour ap­prendre à aimer (…) notre éblouis­sant conti­nent. »

Sad­dam et Go­morrhe

Le buste droit et le sou­rire aux lèvres, le tout dans une cer­taine pres­tance tout aussi bri­tan­nique, Alex lance du coin de l’œil : « vous concé­de­rez que mon amour du fran­çais est très cir­cons­tan­ciel ». Après des études à Ox­ford, Alex dé­barque à 27 ans dans une France so­cia­liste qui fête la vic­toire de 81 par la créa­tion quasi-im­mé­diate de Fré­quence Gaie, pre­mière radio gay au monde. Il y anime des émis­sions puis donne des cours d’an­glais au lycée et rou­coule avec un Fran­çais alors qu’à une cen­taine de ki­lo­mètres, Mar­ga­ret That­cher fait pas­ser une des lois les plus ho­mo­phobes du monde. « J’avais 27 ans, je vi­vais dans un pays où tout était pos­sible. »

Tou­te­fois, l’ex­pat' par­tira à Ber­lin quelques temps, de 2005 à 2011, « à l’époque où ils ne sa­vaient pas que c’était cool ». En Al­le­magne, Alex sort en boîte, prend de la drogue comme pour « en­ter­rer une vie de jeune gar­çon ». S’il a la bou­geotte, c’est pa­ra­doxa­le­ment grâce à « cette en­fance si bri­tan­nique ». Dans les an­nées 60, ses pa­rents l’em­mènent faire du cam­ping par­tout en Eu­rope. « Je me rap­pelle en­core de mon pre­mier crois­sant à Bruxelles, c’est ce qui m’a donné le goût de l’Eu­rope », ra­conte-t-il. Un goût qu’il re­lè­vera dans son émis­sion TV - « Conti­nen­tales » - consa­crée aux langues et au Vieux Conti­nent. Elle don­nera à Alex un petit degré de no­to­riété, par­ti­cu­liè­re­ment lorsque tôt, un matin, il est le seul à an­non­cer l’in­va­sion du Ko­weït en 1990 par les troupes de Sad­dam Hus­sein. « Je lui dois ma car­rière ! », s’ex­clame-t-il, sans trop dé­con­ner. 

En fran­çais dans le texte

En 2014, Alex Tay­lor n’est plus vrai­ment cet Eu­ro­péen pé­né­tré des ni­ne­ties. « Je me sens fa­ti­gué, ad­met-il. Et au­jour­d’hui, j’ai envie de de­man­der aux autres de se battre. » Sû­re­ment pas aux mé­dias an­glo-saxons qu’Alex taxe d’eu­ro­phobes en nous mon­trant sa télé. D’ailleurs, si les conser­va­teurs s’avisent de pro­po­ser un ré­fé­ren­dum et que le Royaume-Uni sort de l’Eu­rope, une de­mande de na­tio­na­lité fran­çaise trône tou­jours sur le bu­reau de son or­di­na­teur. « Je la de­man­de­rai dans l’ins­tant. S’ils se re­tirent, je n’ai plus le droit de res­ter ici ».

Au fil des pages de son der­nier livre in­ti­tulé Quand as-tu vu ton père pour la der­nière fois et sorti le 3 fé­vrier der­nier, Alex se ré­pète sou­vent qu’il n’a « plus au­cune rai­son de re­ve­nir dans [son] pays ». Pensé sur le thème du dé­ra­ci­ne­ment, l’ou­vrage est en réa­lité consa­cré à son père, mort en mars 2013. « J’étais à la gare de St Pan­cras, à Londres et je me di­sais que quand il ne sera plus là, j’au­rais coupé toutes mes ra­cines », confie-t-il po­sé­ment. Ces confes­sions d’ailleurs, il les écrits en fran­çais. Ça a com­mencé avec son pre­mier livre, Jour­nal d’un ap­prenti per­vers, où il ra­conte no­tam­ment la mort de son ex-co­pain mort du sida à 39 ans, dans ses bras. « Quand on écrit un livre aussi per­son­nel que ça, il faut s’ex­po­ser. Et je pré­fère le faire en fran­çais, pour mettre une dis­tance. » 

Sans ra­cines, Alex Tay­lor est sur­tout quel­qu’un d’ir­ré­duc­tible. « Ça me gêne au plus haut point lors­qu’on me pré­sente comme un jour­na­liste bri­tan­nique, af­firme-t-il en fai­sant les gros yeux. C'est admis,  un homme qui a vécu plu­sieurs vies pré­fère le titre d’« Eu­ro­péen ». Et le goût des autres.

Lire : Bouche Béé, tout ouïe (2010) édi­tion Jean-Claude Lat­tès et Quand as-tu ton père pour la der­nière fois (3 fé­vrier 2014), édi­tion Jean-Claude Lat­tès.