Alan Sked, un europhile amer

Article publié le 20 août 2005
Article publié le 20 août 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

« Café babel ? De l’euro-propagande, non ? » me lance ironiquement Alan Sked, instigateur du parti eurosceptique pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP). Prélude à un tête-à-tête passionné sur la Grande-Bretagne et la construction communautaire.

Le lieu de rendez-vous choisi pour notre discussion porte bien son nom. « Le Débat » est la «cantine» officielle du Parlement de Londres – l’un des rares endroits que l’ancien parti d’Alan Sked, l’UKIP, n’a pas réussi à investir.

Fan de culture européenne

Alors que mon choix culinaire s’est porté sur une typique pomme de terre en robe des champs anglaise, Alan Sked a curieusement opté pour du pain français accompagné d’une soupe. Ce fervent eurosceptique titulaire d’un doctorat d’histoire n’est peut-être pas un adepte de l’Europe politique mais il semble apprécier les liens culturels. « Je pratique plusieurs langues, dont l’allemand et le français. J’aime la culture européenne et voyager à travers le continent. »

Bavarder dans le cadre d’une institution parlementaire emblématique ne pouvait se limiter très longtemps à des échanges culturels. Quand j’interroge Alan Sked sur sa politique, il affirme : « Je suis un libéral. Laissons les gens faire ce qu’ils veulent tant qu’ils ne me causent pas préjudice. Bien sûr, l’Europe peut continuer son processus d’intégration. Mais qu’elle nous laisse en dehors de cela ! » Un isolationnisme qui n’a pas toujours été au cœur du refrain public d’Alan Sked. « A votre âge - 19 ans -, j’étais aussi un grand partisan de l’Union Européenne. Membre actif du parti libéral - les actuels Libéraux-Démocrates -, qui est aujourd’hui encore un des partis les plus pro-européens, j’ai même dirigé le centre d’études européennes à la London School of Economics. Ce n’est que bien plus tard que j’ai pris conscience de la pagaille qui régnait au sein de l’UE. »

Un super-Etat européen?

Le commentaire se voit suivi d'une tirade agressive contre « ces fous de bureaucrates et leur paperasserie », des mots que je devais régulièrement entendre au cours de l’heure suivante. Si Alan Sked critique le super-Etat européen, c’est pour plusieurs raisons. « Il a sacrifié l’industrie de pêche britannique. Il nous a fait perdre notre souveraineté sur un grand nombre de matières. En plus de nous avoir coûté très cher. » Que penser alors de la croissance économique dont a bénéficié la Grande-Bretagne grâce à une intégration plus poussée ? « Le résultat global reste négatif. Les ressources que nous avons perdues à cause de l’Europe auraient pu être investies d’une manière plus rentable. »

Comment réfuter cette attaque ? Alan Sked, maître de conférence d’histoire internationale à la London School of Economics, n’est-il pas conscient de la paix, la stabilité et la sécurité sans précédents apportés par l’Europe ? Mon compagnon de dîner éclate de rire. « L’Empire des Hasbourg disait la même chose au 19ème siècle. » L’Union sera ensuite comparée à l’Eglise catholique médiévale, la Russie staliniste et l’Allemagne nazie, entre autres. Aussi abracadabrants que soient ces parallèles, contredire un universitaire reconnu et estimé n’est guère aisé.

La Grande-Bretagne et l’Union Européenne

Avec de telles idées, il n’est pas étonnant qu’Alan Sked plaide pour que le Royaume-Uni quitte les 25. Et ce le plus rapidement possible. « 75 pour cent des Britanniques se déclarent neutres ou indifférents à l’Europe. Pourtant les élites gouvernementales et bruxelloises font pression pour une union plus étroite. Depuis quand en ont-ils informé le peuple britannique ? » Cette indifférence n’est-elle pas simplement dûe au fait que de nombreux Anglais ne connaissent pas les grand avantages que l’adhésion apporte au pays ? «Affirmation typique d’un discours élitiste, venu tout droit de Bruxelles », rétorque-t-il.

Quid alors des liens politiques, culturels et économiques serrés que la Grande-Bretagne entretient avec ses voisins européens ? «Personnellement je me sens davantage Australien ou Américain que Hongrois. Comment faire le rapport entre les démocraties centralisées et très corrompues, de la France ou l’Allemagne, par exemple, et les institutions politiques britanniques? »

Il devient évident que je ne parviendrai pas à convertir un homme aussi radicalement campé sur ses positions. Je tente une approche différente. Puisque vous n’êtes pas satisfait de la machine bureaucratique de Bruxelles, pourquoi ne pas encourager une réforme interne effective ? «Tout le monde est d’accord, réplique Alan Sked, mais personne n’a de propositions. Blair ? Il n’y connaît rien.  »

Et l'UKIP?

Fin du chapitre. J’aborde la question de la carrière politique de mon interlocuteur. En 1993, Alan Sked fonde l’UKIP, focalisé sur le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne. « J’étais complètement occupé à transformer le parti conservateur en mouvement eurosceptique. Comme je trouvais que les choses n’avançaient pas assez vite, j’ai fondé l’UKIP. Si les partis voient leur part d'électeurs s'émousser, ils adaptent plus rapidement leurs politiques. » Alan Sked croit qu’il a mené à bien une partie de sa mission. « Sur les trois partis principaux de Grande-Bretagne (travailliste, libéraux-démocrates et conservateurs) seuls deux sont restés pro-européens. »

Pour autant les relations entre l’UKIP et son fondateur se sont détériorées au cours des dernières années. « Ils me détestent maintenant. Ils me haïssent peut-être même plus que Bruxelles », dit-il en riant. « La formation a viré trop à droite et a complètement changé de politique. Avant, on n’aurait jamais accepté d’eurodéputés, on aurait déserté les sièges du Parlement européen. » La carrière politique d’Alan Sked est cependant loin d’être terminée. Si le parti conservateur « ose » désigner un dirigeant pro-européen, l’universitaire jure qu’il fondera une nouvelle coalition. «  Je l’appelerai probablement le Parti International parce que c’est ce à quoi j’aspire dorénavant. »

Ayant entendu et digéré beaucoup de propos négatifs sur l’ensemble du projet communautaire, je glisse une dernière interrogation. Cet historien émérite envisage t-il un quelconque avenir positif pour la coopération européenne ? « Une Europe populaire est possible, mais seulement contre un ennemi commun, comme l’Islam, par exemple. Et je doute sincèrement que cela se produise.  »