Al-Sissi, le pharaon égyptien qui ne tient pas ses promesses

Article publié le 5 août 2015
Article publié le 5 août 2015

Le président Al-Sissi a déjà à son actif quatre promesses qu'il n'a pas tenues, ou presque. Le résultat est décourageant pour un pays dans lequel un leader élu par les urnes a été délogé brusquement pour placer quelqu'un plus en accord avec l'idée de démocratie d'intérêts. Le remède serait-il pire que le mal?

« Dans la lutte contre le terrorisme, l'Occident s'est à nouveau mis sur le côté. Tandis que l'Égypte de Al-Sissi ressemble de plus en plus à une pièce qui se remplit de gaz. Nous ne savons pas encore quand il n'y aura plus d'air, mais, quand cela arrivera, il suffira d'une étincelle pour faire tout sauter. Encore une fois. »

C'est avec ce paragraphe assez peu encourageant que Koert Debeuf conclut un article pertinent sur l'actualité en Égypte et des promesses non tenues par celui qui préside actuellement aux destinées de ce pays, publiée dans le dernier numéro de l'hebdomadaire Politico.

Cet auteur, blogueur prestigieux résidant au Caire et ancien conseiller de Guy Verhofstadt à l'époque où il était premier ministre de la Belgique, connaît en profondeur la réalité du pays des pharaons. Et pour cause, il l'a vécue à la première personne - parfois, il les incarne dans ses écrits - les mois agités qui suivirent la chute du dictateur Moubarak.

Des problèmes liés à la nouvelle vague d'arrestations de dissidents accompagnée d'une augmentation sans précédent du nombre de disparitions - jusque 163 personnes ont été portées disparues depuis le mois d'avril 2015, selon le groupe égyptien Freedom for the Brave - tout cela pourrait être dû à l'état de panique dans lequel le régime se voit plongé. C'est en tout cas ce qu'affirme Debeuf, qui fait la comparaison avec l'énorme soutien populaire qu'avait reçu l'ex-général Al-Sissi lors des élections après avoir écarté de manière abrupte Morsi du fauteuil présidentiel en juillet 2013.

Des avancées comme le nouveau Canal de Suez, à l'ouverture imminente, ou les énormes investissements engagés à Sharm-el-Sheik en avril dernier ne parviennent pas à calmer la frustration galopante qui s'installe parmi les entrepreneurs qui paient le double d'impôts en moins d'un an, ni parmi les jeunes qui avouent sans détour dans les sondages leur désir d'émigrer, à cause des bas salaires ou du manque d'opportunités de travail auxquels ils doivent faire face.

« Un Afghanistan égyptien »

Elles seraient au nombre de quatre, selon ce blogueur, les grandes promesses non tenues jusqu'à présent par le président, ne faisant ainsi qu'augmenter le gaz de cette pièce fermée qu'il mentionnait au début. Même s'il est certain qu'elles étaient très ambitieuses, la situation du pays ne permet pas d'attendre davantage, même si les États-Unis, l'Europe et la Russie préfèrent avoir Al-Sissi au pouvoir et même s'ils lui donnent un délai plus long que celui qu'ils avaient donné à Morsi, élu démocratiquement, mais moins ajusté aux standards perçus comme démocratiques.

C'est peut-être la raison pour laquelle la première des promesses soit la seule à avoir été tenue, même timidement, puisque le retour des investissements et les réformes économiques sont toujours bien vus pourvu qu'ils concernent tout le monde. Il faut encore régler le problème du tourisme qui peut être une conséquence directe ou indirecte des trois engagements qui restent à traiter, en particulier le dernier : la réforme de l'Islam, l'organisation démocratique et la victoire contre le terrorisme. Rien que cela.

La révision de l'Islam s'est révélée être une « erreur politique », selon les propres mots de Debeuf. Le gouvernement a lancé aux experts une proposition pour repenser la religion et son rôle dans la société, qui prétendait contrecarrer l'influence des Frères musulmans. Ensuite, une télévision a pris les choses en main et a organisé un débat télévisé qui s'est terminé avec de dures insultes entre les participants, se taxant les uns les autres d'irrespectueux envers la religion. Ce qui devait être un échange d'avis s'est transformé en réaction de rejet enflammé de la population qui n'admettait pas que l'on interprète le Coran à la télévision. Quelques mois plus tard, le présentateur a fini en prison.

La démocratie n'arrive pas à s'organiser, entre autre parce que Al-Sissi ne parvient pas à mettre d'accord une grande coalition de partis avant d'organiser des élections. Ceux qui ont soutenu la chute de Morsi et l'ascension de Al-Sissi, de grands oligarques et beaucoup de pontes de l'armée égyptienne - le centre du pouvoir dans ce pays - attendent une compensation qui n'arrive pas ou arrive difficilement et, au minimum, il veulent avoir une place dans les centres décisionnels, comme le Parlement national.

La question du terrorisme est très loin d'être réglée. En quelques lignes, l'ex-conseiller libéral dresse un bilan terrifiant, avec plus de 2 500 morts entre juin 2013 et décembre 2014, des prisons occupées à un niveau de 160%, plus d'attaques terroristes au premier trimestre 2015 que pendant toute l'année précédente, des attaques suicides et des affrontements dans la péninsule du Sinaï. « Un Afghanistan égyptien », conclue Debeuf.

Ce scénario ne fait que confirmer les doutes qui nous sautaient aux yeux sur la légitimité d'utiliser l'armée pour renverser un leader élu démocratiquement. Le remède, pour le moment, est pire que le mal. J'affirme ou je demande, selon l'avis du lecteur.