Al-Sadr, un Européen à Bagdad

Article publié le 28 juin 2004
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Article publié le 28 juin 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le fil rouge entre le terrorisme irakien et l’Iran, et entre l’Iran et ses « clients » européens.

La coalition dirige avec brio depuis un peu plus d’un an les opérations militaires en Irak, mais elle ne réussit pas à assurer aussi brillamment la paix et la pacification du pays.

Les bévues de Washington

Danielle Plekta de l’American Enterprise Institute a identifié les plus graves erreurs commises au cours du sentier ardu qui mène à la démocratisation de l’Irak. Premièrement, le gouvernement qui va prendre ses fonctions le 30 juin est mené par Iyad Allaoui, ex-leader exilé aux liens très étroits avec les Etats-Unis et peu populaire dans son pays, alors pourquoi ne pas avoir effectué le transfert de pouvoir le 10 avril 2003 ? Une année était-elle nécessaire pour découvrir les dons exceptionnels d’une quinzaine d’hommes et de femmes avec un minimum de représentativité ?

Deuxième erreur : la politique menée par la coalition en Irak n’est pas crédible aux yeux des Irakiens. On ne peut pas annoncer la « débaasification » et inculper Muqtada al-Sadr d’homicide, pour ensuite envoyer des généraux moustachus comme Saddam négocier avec ce criminel déchaîné. En livrant les Kurdes –les meilleurs alliés de l’Occident et les pires ennemis de Saddam Hussein avant et pendant le conflit– à eux-mêmes, on remet en cause la nature fédérale du nouvel Etat irakien.

La troisième erreur est plus d’ordre plus stratégique. De larges secteurs de l’administration américaine, en particulier dans le Département d’Etat, ont trop souvent sous-estimé ce que Michael Ledeen, dans les colonnes du Wall Street Journal, appelle la « main iranienne ». En fait, il apparaît désormais clairement que la guerre en Irak n’est en réalité qu’une guerre régionale dans laquelle tous les acteurs de la région, à commencer par la Syrie et l’Iran, cherchent à imposer leurs règles du jeu, comme le montre le débat interne au Conseil du gouvernement irakien, rapporté le 6 avril dernier dans le journal londonien Al-Hayat. Le terrifiant Muqtada al-Sadr a récemment rencontré en Iran Hashemi Rafsandjani et d’autres tyrans de la « révolution islamique » et reçoit un soutien financier direct de l’ayatollah Al-Hari, l’un des plus importants alliés du guide suprême de la révolution Ali Khamenei.

Europe : crédibilité zéro

Par chance, toutes ces erreurs aussi gravissimes soient-elles, peuvent être réparées et le processus de changement de régime irakien peut être mené à bien. Heureusement qu’il reste George Bush et son administration, avec quelques branches de l’opposition démocratique américaine menées par Joe Lieberman, Evan Bayh et Joe Biden pour continuer à y croire envers et contre les franges isolationnistes de la droite républicaine. Malheureusement, les solutions que la politique européenne passe actuellement au crible semblent manquer de bon sens, ou plutôt de réalité historique, comme dirait Robert Kagan.

L’ironie de l’histoire, c’est que le dernier soldat de Zapatero en Irak soit rentré en Espagne à peine vingt jours avant l’adoption de la résolution 1546 sur la transition en l’Irak. La décision du Premier ministre espagnol –prise d’avance dans la hâte et la précipitation avant la proclamation des résultats officiels des élections, sans aucun débat public et institutionnel– aura servi à apaiser les foules de pacifistes qui se pressent trop souvent sur les places européennes, mais n’aura pas réussi à donner à l’Espagne ni à l’Europe plus de « poids », ni à soulager un seul des problèmes qui pèsent sur la vie de l’Irakien moyen.

Une ONG qui s’appelait UE

Ces derniers jours, la Commission a rendu public un document sur les relations entre l’Union européenne et le nouvel Irak, faisant un rappel sur l’époque de Saddam dans laquelle n’existaient pas de relations « contractuelles » avec le dictateur, mais seulement des « relations commerciales » significatives : une incroyable diplomatie verbale derrière laquelle se dissimulent des années de connivence avec le plus sanguinaire et « jacobin » des despotes du Moyen-Orient. En tout cas, au-delà de l’habituelle énumération d’objectifs –parmi lesquels « un Irak sûr, stable, démocratique et prospère dans l’intérêt européen » – les actions qu’entend mener l’Union européenne dans l’immédiat se limitent à soutenir les prochaines élections, à établir un dialogue politique informel avec le nouveau gouvernement irakien et à implanter un bureau de la Commission européenne à Bagdad. Une série d’actions de politique extérieure qui rappelle plutôt l’administration classique d’une quelconque ONG que celle d’une entité dotée d’un minimum de vitalité et d’efficacité politique que devrait être l’UE. Après l’accord au siège de l’ONU sur la transition à Bagdad et sur les pouvoirs du nouveau gouvernement irakien provisoire, l’Union européenne ne peut pas se contenter d’un rôle marginal. Si élections il y a, et élections il y aura en janvier prochain, il est nécessaire de construire une authentique « société civile » en Irak, avec de véritables partis et groupes qui diffusent la connaissance des règles du jeu démocratique. Les clivages politiques actuels en Irak sont le reflet de l’Irak de Saddam, un Irak qui n’existe plus. Aujourd’hui, par ailleurs, les dizaines de divisions sectaires et tribales, dans les « mains » iraniennes et wahhabites, deviennent leur meilleur instrument pour déstabiliser « à coût zéro » une démocratie possible, fragile et périlleuse.

Davantage d’Europe au Moyen-Orient

Pour réduire à néant le risque de radicalisation iranienne de la nouvelle politique irakienne, il faut que l’Union européenne comprenne que c’est à Téhéran que la guerre en Irak se gagnera et se conclura. Chaque main tendue par les Européens à des prétendus réformistes iraniens est un acte de sabotage contre les élites modérées irakiennes anti-Saddam et anti-Al-Sadr. Chaque main tendue aux conservateurs sur l’énergie nucléaire est une hypothèque sur la stabilité future de la région. Chaque main européenne signant des accords de coopération avec Téhéran s’ajoute aux autres mains conduisant les actions terroristes contre les soldats de la paix américains et européens à Falloujah, Nassiriya, Najaf et Bagdad. Chaque pas fait pour accélérer le changement de régime à Téhéran raccourcit le chemin ardu de la démocratie irakienne. Et aujourd’hui, un changement de régime à Téhéran est à portée de main. Il ne requiert pas l’intervention de forces militaires, dont l’Europe ne dispose pas, par ailleurs. Il existe en Iran une masse de gens critiques, attachés à la démocratie qui ont besoin d’un coup de main de la part d’une Europe aujourd’hui en train de coopérer avec les oppresseurs. Cette aide peut revêtir la forme de deux ou trois chaînes de télévision en langue farsi, libres de la censure du régime. Cela pourrait être la main invisible d’une Europe qui l’est trop jusqu’à présent.