Agnes Obel, de verre et d'acier

Article publié le 20 octobre 2016
Article publié le 20 octobre 2016

La chanteuse et compositrice danoise réunit sur son nouveau disque Citizen of Glass des sons qui hypnotisent, apaisent, perturbent et font réfléchir. Rencontre à Paris avec cette artiste qui se sent « comme le cristal ».

« C'est bizarre. Je suis très heureuse de faire de la musique mais ce n'est pas simple pour moi d'en parler », explique à voix basse Agnes Obel, la chanteuse et compositrice danoise pour qui les lieux communs n'existent pas. Malgré les apparences, elle cache très bien sa timidité et respire un bonheur discret que seuls ceux qui se sentent vraiment libres peuvent atteindre. Assise dans la cour intérieure d'un hôtel parisien, enveloppée dans une longue robe noire, elle arrive de Berlin, où elle vit depuis dix ans, pour faire la promo de son troisième disque Citizen of Glass (Citoyen de verre), dans lequel elle explore notre façon de voir la réalité. Bien que son agenda soit rempli d'interviews et d'événements, elle n'est pas pressée. Elle écoute attentivement, sourit et réfléchit quelques secondes avant de se lancer dans la moindre réponse. Même si elle ne fait pas partie de ces personnes qui aiment parler d'elles-mêmes, mon instinct me dit que je dois d'abord m'intéresser à ses émotions.

Agnes, tu as l'impression d'être en verre ? « J'aime cette question parce que oui, c'est comme ça que je me sens. Quand tu écris des chansons, tu finis par devenir le matériau dans lequel elles sont faites. Toi, tes amis, ta famille, les crises personnelles, les désamours... Tout est constamment exposé de manière intentionnelle derrière une vitre, à la vue de tous », explique-t-elle, posée, réfléchie. Elle pense beaucoup au verre depuis qu'elle a entendu parler dans les médias allemands de la notion de « citoyen de verre » (gläserner Bürger). Celle-ci fait référence au niveau de vie privée dans lequel nous vivons au quotidien, ce que l'on sait de nous et ce que l'on ne sait pas. « Cela m'a semblé un concept si beau et si poétique que j'ai pensé que je pourrais peut-être le mettre en lien avec la sensation d'être fait de verre. Finalement, tout l'album tourne autour de ça », raconte-t-elle.

« Familiar », le premier single issu de Citizen of Glass

Les dix chansons de son nouvel album, qu'elle a elle-même composées et enregistrées, pourraient calmer une brute. Ou récupérer un être humain pris au piège de la technologie ou encore réveiller une société dont les citoyens regardent tous dans la même direction. Les mélodies ne s'éloignent pas beaucoup de ses deux précédents disques, Philarmonics (2010) et Aventine (2013), même si elle a cette fois-ci laissé plus de place à l'expérimentation sonore. Cela donne un beau mélange mystérieux - parfois presque sinistre - de nostalgie et d'abstraction. On y entend sa voix, parfois double, associée à des pianos, des violons, des clarinettes, des violoncelles, des clavecins, des harpes médiévales et même un trautonium, instrument de la fin des années vingt. Que des instruments qui nécessitent plusieurs mains. Mais Agnes n'est pas seule. À chaque concert, une bande composée majoritairement de femmes l'accompagne. Ensemble, elles créent une atmosphère très évocatrice, qui semble être sur le point d'exploser en mille morceaux à n'importe quel moment mais qui, malgré tout, est plus stable qu'elle n'y paraît. « Le verre est exactement comme cela. Un matériau très solide mais aussi très fragile. C'est merveilleux. Moi aussi, je suis comme ça. Je suis contente que tu aies noté cette dichotomie dans les chansons parce que c'était mon intention quand je les ai composées. »

« Notre amour est un fantôme que les autres ne peuvent pas voir »

Agnes a toujours aimé la musique. Elle s'en est éprise dès l'enfance grâce à ses parents, qui ne travaillaient pas dans le milieu mais qui jouaient de plusieurs instruments. Elle a appris le piano puis fréquenté une école de musique. Mais au fur et à mesure qu'elle grandissait, elle s'est rendu compte que son entourage attendait autre chose d'elle. « Parfois, tu ressens parfaitement quand les gens attendent quelque chose de toi. Et personne n'était vraiment confiant sur le fait que je me consacre à la musique. » C'est pour cela que, pour contenter tout le monde, elle a décidé d'étudier la littérature, la culture et les médias à l'université. « Un peu de tout, parce qu'en réalité, je n'avais aucune ambition. Ce qui est bien, c'est que le gouvernement danois te donne une bourse quand tu es étudiant. Disons que j'ai repoussé le divorce universitaire pendant plusieurs années, car je savais que ça ne marcherait pas », affirme-t-elle.

Puis tout devint clair. Lorsqu'à 26 ans, elle part pour Berlin, un sentiment de bonheur lui traverse le corps. « La musique était quelque chose de si important pour moi que j'avais peur de dire que je voulais m'y consacrer parce que je devais alors être à la hauteur des espérances. J'avais vraiment peur de l'échec. » Elle poursuit : « Je sais que si j'étais restée au Danemark, j'aurais suivi les désirs d'une autre personne, pas les miens ». Agnes sait très bien ce qu'elle fait et pourquoi elle le fait. En tout cas, c'est ce qu'elle prétend. C'est pour cela qu'elle n'a pas hésité à s'éloigner d'un pays qui se dit le plus heureux du monde. « J'ai besoin de beaucoup de paix et de beaucoup d'espace pour écrire mes chansons. Et c'est justement ce qu'il me manquait à Copenhague. C'est pour ça que je suis partie », détaille-t-elle sereinement.

En regardant en arrière et en repensant à son premier opus Philarmonics, elle reconnaît qu'elle n'aurait jamais pu imaginer l'accueil chaleureux qu'elle allait recevoir plus tard. « Il y a une chose très importante quand tu composes ton premier album : tu n'attends rien. Tu fais ça dans un endroit qui n'appartient qu'à toi », explique-t-elle. Cet endroit si intime dont elle parle, qu'elle seule connaît, reste un mystère. Tout comme sa pensée. Une pensée différente de celle de l'adolescente qui écrivait des chansons au lycée sans grande prétention et qui, dix ans plus tard, allait enchanter les critiques. Après avoir reçu de nombreux prix de l'académie de musique danoise, elle a la critique européenne - plus précisément en Allemagne, en France et au Royaume-Uni - à ses pieds. En 2012, Agnes a reçu le European Border Breakers Award, une récompense attribuée par la Commission européenne à de jeunes artistes dont la musique a réussi à passer les frontières. Dans cette liste figurent également Adele, Mumford & Sons, Stromae ou Damien Rice

« Beast », morceau extrait de son premier disque, Philarmonics. 

Avant de poursuivre la conversation, les mots « européen », « casser » et « frontières » nous obligent à faire une pause pour parler du monde qu'Agnes observe à travers ses chansons. Que penses-tu de la crise des réfugiés ? « L'Europe me déçoit. Nous avons eu l'occasion parfaite de trouver une solution ensemble. C'était le moment idéal de le prouver, et nous sommes en train d'échouer. L'Allemagne, et d'une certaine manière la Suède, ont essayé de mener l'affaire. Mais le Danemark, mon pays, est en train de montrer une manière de faire de la politique qui est fausse et médiocre ». Elle se tait pendant quelque secondes puis poursuit : « Ça me fait de la peine aussi de voir comment tous ces partis d'extrême droite sont en train de gagner du terrain grâce à une peur qui est complètement irrationnelle », affirme-t-elle, avec un sourcil légèrement froncé.

Le silence réapparaît dans la conversation, de la même manière que dans ses chansons. Elle l'utilise pour donner du sens à chaque partie, c'est pourquoi elle inclut des morceaux entièrement instrumentaux. « Le silence est un des ingrédients les plus importants de ma musique. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une illusion. Le silence aussi est un son. Ce qu'il se passe, c'est qu'en le mettant en lien avec un autre, il paraît vide », explique-t-elle. La répétition d'éléments est un autre signe caractéristique de sa musique et de ses vidéos, qu'elle a réalisées avec le photographe et directeur d'animation allemand Alex Brüel Flagstad. « Ce genre de répétitions parle de moi. Mais c'est aussi avec elles que je veux réfléchir au monde. À cette peur de l'inconnu que nous avons vécue en Europe, qui rendent facilement les gens manipulables. » L'Histoire se répète et est symbolisée dans ses vidéos par une boule de cristal qui déforme la réalité : à travers des corps identiques qui dansent à l'unisson, ou par son propre visage répété dans l'espace.

Agnes, avant de terminer, si tu pouvais faire un voeu, quel serait-il ? « J'adorerais créer un album qui pourrait nous transporter. Tu comprends ce que je veux dire ? Nous emmener loin, ailleurs. C'est une de mes grandes obsessions. Mais pour le moment, j'espère pouvoir créer encore beaucoup d'albums. » Ça te rend heureuse ? « Oui, beaucoup », conclut-elle.

___

Écouter : Citizen of Glass d'Agnes Obel (sortie le 21/10//Pias)