Addiopizzo Travel : tourisme antimafia en Sicile

Article publié le 16 octobre 2012
Article publié le 16 octobre 2012
L’association italienne Addiopizzo, créée par de jeunes bénévoles, s’apprête à se transformer en tour-opérateur professionnel afin d'organiser des « voyages touristiques responsables. » Mais en Sicile, le projet Addiopizzo Travel a surtout un objectif clair : promouvoir le tourisme antimafia.

« Nous sommes en train de tout mettre en œuvre pour devenir un vrai tour-opérateur » - a déclaré Chiara Utro, une bénévole d’Addiopizzo Travel, lors d’une présentation à Paris. L’association organisant actuellement des voyages touristiques « responsables » en Sicilepermettant de faire découvrir les endroits antimafia, pourrait d’ici un an, devenir une formule de tourisme alternatif gagnante. Mais pas seulement : « A la fin du voyage, le touriste qui vient avec nous devient un témoin de la légalité et de la culture antimafia dans son pays. »

L'incitation au voyage

L’association offre divers coffrets de voyages : ceux pour les célibataires, ceux pour les couples ou ceux pour les groupes. On peut partir un jour, un weekend ou toute une semaine. En plus de l’hébergement et des repas dans des structures conventionnelles (dont le célèbre hôtel d’art « Atelier sur la mer »), le tour-opérateur offre aux touristes un circuit guidé des lieux luttant contre la mafia et programme des rencontres avec des magistrats, des historiens spécialisés dans le phénomène mafieux et avec des citoyens engagés pour lutter en faveur de la légalité. L’inscription à Addiopizzo est inclus dans le prix du voyage. Les touristes repartiront surtout avec le souvenir d’une Sicile différente des stéréotypes colportés par le Parrain I, II et III.

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Addiopizzo Travel est une idée de Dario Riccobono, Francesca Vannini Parenti et Edoardo Zaffuto, co-fondateurs du mouvement « Addiopizzo » à Palerme. Né en 2004, le mouvement est désormais à la tête de 713 entreprises et magasins exposants la marque « no pizzo » (« pas de racket »), et compte 10 166 consommateurs prêts à acheter exclusivement des produits « pizzo free ». La liste des commerçants devenant adhérents est quotidiennement mise à jour: « auparavant, on devait aller les chercher en faisant du porte à porte. Désormais, nous organisons toutes les semaines des auditions pour décider qui peut entrer et faire partie de la liste », expliquent les co-fondateurs.

Chiara, une des nouvelles bénévoles, fait partie de ceux qui s’occupent de faire connaître le projet au-delà des frontières italiennes. « Parmi toutes les associations et les groupes de lutte contre la mafia, Addiopizzo propose une formule très concrète », nous explique-t-elle pendant une présentation à Ethicando, l’avant-poste parisien des produits italiens antimafia. Selon Chiara, Addiopizzo « peut devenir le slogan de toute une société », et grâce à Internet, le travail de ces jeunes femmes et hommes bénéficie d’une visibilité qui a longtemps manqué à leurs prédécesseurs.

La visibilité, le sens d’appartenance, l’organisation interne, le soutien des institutions et d’une part grandissante de la population ont contribué au succès du mouvement.

« Des endroits faisant partie d’une lutte décennale »

Une idée en faisant germer une autre, voilà comment certains jeunes bénévoles ont donné vie en 2009 à l’association Addiopizzo Travel. Cette dernière s’appuie sur le travail des tour-opérateurs professionnels pour accueillir des touristes et les conduire sur les chemins de la lutte contre la mafia. Les magasins, les restaurants et les hôteliers sont vraiment attirés par le mouvement mais souhaitent en faire partie sans forcer les choses. « Ils veulent que l’adhésion soit spontanée, non seulement pour des intérêts économiques mais également pour un désir de visibilité », affirme Chiara.

« Une partie des recettes d’Addio Pizzo Travel est reversée à Addiopizzo – explique toujours Chiara – nous proposons un tourisme responsable, éthique, qui va à la découverte des beautés de la Sicile et des endroits faisant partie d’une lutte décennale. » Un essai est également mené sur un coffret de cyclotourisme en Sicile, il a pour but de mêler un itinéraire qui transporte le touriste à la fois par les lieux antimafia mais aussi via les endroits siciliens dépeints dans les livres de littératures et les classiques du cinéma (un sondage est actuellement en ligne).

Un projet de consommation critique

« Tout comme la mafia, l’antimafia doit également être en mesure de s’élargir à de nouveaux environnement »

Addiopizzo s’est également lancée dans la collaboration avec des écoles et des universités : c’est notamment le cas de l’Université de Coventry qui, grâce au Projet Leonardo, envoie des étudiants faire un stage auprès de l’association ou du mouvement. Les derniers stages concernaient le tourisme responsable et sa promotion à l’étranger par l’intermédiaire de la campagne de consommation critique d’Addiopizzo et d’un documentaire sur son activité (qui a été diffusé sur un site grec).Addiopizzo a servi d’exemple à l’Allemagne qui a créé « Mafia? Nein danke » suite au drame de Duisbourg (six Italiens avait été abattus d’une balle dans la tête en 2007 dans cette ville de l’Est de l’Allemagne par la Ndrangheta). Ce projet a pu voir le jour grâce au travail de Laura Garavini l’eurodéputé du Parti Démocratique (PD) et à un groupe d’italien ayant émigré à Berlin.

Christine Harlacher, étudiante à l’Université d’Hambourg, effectue ces jours-ci un stage à l’association auprès des bénévoles s’occupant de la promotion touristique.

Si les prix des coffrets sont compétitifs (180 euros par weekend en demi-pension avec le tour guidé), ce dispositif pourrait également réserver de bonnes surprises compte tenu des possibles retombées sur le tourisme en Sicile. Nous sommes face à un projet de « consommation critique », capable de concilier les exigences des touristes avec celles des entrepreneurs anti-mafia. La transformation en tour-opérateur annoncée par Chiara, pourrait symboliser une sorte d’épreuve du feu dans la conception d’un modèle économique affranchi des logiques mafieuses.

« Tout comme la mafia, l’antimafia doit également être en mesure de s’élargir à de nouveaux environnement. » Pour tous ceux qui sont fascinés par le modèle d’Addiopizzo et Addiopizzo Travel, Chiara suggère d’inventer des solutions qui varient en fonction du territoire d’origine de chacun. « Ça n’aurait par exemple pas beaucoup de sens de tenir une liste des entreprises en Lombardie comme on le fait pour la Sicile. On pourrait en revanche penser à créer des groupes chargés de contrôler la transparence des marchés suite aux récentes nouvelles d’infiltrations de la mafia et de la Camorra. » Qui sait si un séjour en Sicile ne fera pas naître de nouvelles idées.

Photo : (cc) rickydavid/flickr. Vidéo: addiopizzotravel/youtube.