Accueil des réfugiés en Allemagne : une hypocrisie eurocentrée

Article publié le 14 septembre 2015
Article publié le 14 septembre 2015

[Commentaire] Nous sommes passés maîtres dans l'art de spéculer sur des tragédies. La nouvelle « culture d'accueil made in Germany » n'est pas une fête de l'entente entre les peuples, mais plutôt celle d'un eurocentrisme bien commun.

Sur fond de nouvelles effrayantes concernant des centres de réfugiés incendiés et d'une chancelière qui s'est démenée pendant des jours, il est particulièrement important d'accueillir des réfugiés. Sur fond de politique d'asile inhumaine, du refus de l'Europe d'ouvrir des voies d'immigration légales face à une crise humanitaire et de l'inaction de l'Allemagne pour soulager des pays comme l'Italie ou la Grèce, il est particulièrement important de montrer que les réfugiés sont les bienvenus en Allemagne. Il est toutefois encore plus important de faire réaliser aux politiciens allemands qu'ils ne s'en sortiront pas avec leur politique symbolique pseudo-humaine.

Une fête de l'entente entre les peuples ?

Pour beaucoup, ce qu'il s'est passé ces derniers jours en Allemagne, ressemble vraiment à une fête. Les journaux, la télévision et Internet nous matraquent à coups de photos d'enfants syriens qui reçoivent, rayonnants, des peluches des mains des saints allemands. À la gare principale de Munich, on chante l'« Ode à la Joie » et les coeurs se gonflent d'orgueil quand on annonce « Nous n'avons plus besoin de dons ! ».

On applaudit à l'arrivée des réfugiés, on parle dans les médias d'une fête d'entente entre les peuples - avec un bilan de plus de 250 000 morts en Syrie et plus de 11 millions de personnes en fuite, tout cela est plus que sarcastique. L'Europe et les États-Unis portent la responsabilité de la déstabilisation des pays d'origine des réfugiés. Le colonialisme européen et les structures néocoloniales comme le « War On Terror » de Bush ont ravagé des régions entières en exploitant les droits et les ressources.

L'Allemagne n'a pas seulement trop peu entrepris pour amener à la négociation les partis en conflit de la guerre en Syrie, qui s'est propagée à toute la région depuis l'apparition de l'État Islamique et qui est devenue entre-temps une guerre par procuration. Bien au contraire, en armant les Kurdes, c'est-à-dire un seul groupe ethnique, l'Allemagne a renforcé les conflits dans cette région pluriethnique. Alors que le gouvernement allemand parle de solutions politiques et propage une politique extérieure d'abstention, l'Allemagne devient, grâce à la guerre en Syrie, le troisième exportateur d'armes au monde.

On sait que l'Allemagne a participé à l'arsenal syrien d'armes chimiques, où plus de 1300 personnes sont décédées en août 2013 suite à une attaque au gaz toxique. Les missiles franco-allemands MILAN sont aussi bien utilisés par Assad que par les « rebelles ».

Celui qui juge exemplaire la culture d'accueil allemande devrait par ailleurs se demander pourquoi l'Allemagne n'a toujours pas versé la somme exigée par le UNHCR pour le soutien aux pays voisins de la Syrie. Mais ces pays sont bien loin pour que l'on continue à discourir de solutions politiques. Et jamais ils n'avaient eu autant d'argent pour venir jusqu'en Allemagne.

Les Allemands peuvent se le permettre...

C'est vrai. L'Allemagne peut se permettre d'accueillir des réfugiés. Angela Merkel a camouflé l'accueil des réfugiés venus de Hongrie en un devoir moral pour, face à l'attitude sans égards de l'Allemagne, maintenant en appeler à la responsabilité des autres États de l'Union européenne pour une répartition juste des réfugiés. C'est ainsi qu'un discours politique devient un appel à l'empathie des États membres, qui masque la responsabilité de l'Allemagne concernant la situation désastreuse dans des pays tels que la Grèce et le Portugal.

Comment des pays dont des ouvriers qualifiés se voient contraints d'émigrer peuvent-ils accueillir des réfugiés ? La décision de Merkel de laisser les migrants venir en Allemagne est motivée par des raisons économiques. Et même si beaucoup vont encore arriver, on pourra toujours en appeler à la morale des autres...

Bravo, bravo !

Celui qui exploite des ressources et des droits, cofinance des guerres, profite du malheur d'autrui et ensuite accueille une proportion absolument ridicule des réfugiés, non, sa politique n'est pas remarquable. Celui qui célèbre une fête de l'entente entre les peuples avec des ballons et des peluches à la gare, sans donner de la voix contre la politique impériale, s'engouffre dans le même paradoxe que Sigmar Gabriel (ministre

de l'Économie et président fédéral du SPD, ndlr), qui exporte des armes vers le Qatar et l'Arabie Saoudite et qui ouvre ensuite des centres pour réfugiés avec Til Schweiger (cinéaste allemand, ndlr). Qui applaudit ici, s'applaudit lui-même et applaudit la chancelière, qui a été assez intelligente pour se donner le rôle de Saint-Bernard humain du dernier recours. Qui applaudit ici, applaudit la guerre.

À côté d'un nouveau débat sur les lois d'asile, d'un nouveau débat sur la répartition des réfugiés en Europe, nous avons surtout besoin d'une chose : de l'abandon du regard hégémonique et eurocentrique sur le reste du monde.