Accélérationnisme : et si demain on ne devait plus travailler ?

Article publié le 16 mars 2016
Article publié le 16 mars 2016

Que signifie exactement « l'accélérationisme », cette mystérieuse théorie qui promet de réorienter le capitalisme afin d'en faire profiter non seulement les oligarques, mais également les masses ? Comment les accélérationnistes comptent-ils nous libérer du travail ? Pour le découvrir, je suis parti à Londres, rencontrer Nick Srnicek, co-auteur de #ACCELERATE MANIFESTO.

cafébabel : L'accélérationnisme est-il une théorie politique ?

Nick Srnicek : Fondamentalement, l'accélérationnisme considère que l'avenir post-capitaliste se construira sur les avancées du capitalisme. Ce n'est pas un rejet, ni une condamnation, ni encore moins une destruction du capitalisme, il s'agit plutôt d'une reformulation. La conviction que la technologie actuelle peut être utilisée non seulement pour générer des profits, mais aussi pour aider les gens est l'élément subjacent, mais certes controversé, de ce courant de pensée. Nous avons choisi l'exemple de la bureaucratie pour l'illustrer, mais l'essentiel est de retenir que tout changement dans l'usage de la technologie, requiert un grand projet politique. Croire que la technologie peut être utilisée différemment n'est que le point de départ de notre pensée. Le défi majeur consiste à comprendre les dynamiques politiques et sociales de notre société et ce, afin de construire un mouvement politique qui puisse apporter un changement dans notre système.

cafébabel : Pouvez-vous nous parler de #ACCELERATEMANIFESTO, manifeste que vous avez coécrit avec Alex Williams?

Nick Srnicek : Lorsque j'étudiais la philosophie, j'ai commencé à m'intéresser au réalisme spéculatif. Je me suis alors demandé : « Quelles sont les politiques du réalisme spéculatif ? Comment mettre en pratique ces idées géniales ? ». Puis, la crise économique de 2008 est survenue. Formé à travers la pensée de BadiouŽižek, Deleuze et Guattari, je me suis dit : « C'est comme ça que tu dois considérer l'extrémisme politique ». Mais j'étais désarmé pour comprendre ce qu'il se passait et, petit à petit, ces approches traditionnelles des pensées extrémistes m'ont déçu.

J'ai donc commencé à rejeter l'aspect philosophique et je me suis mis à chercher la dimension politique de la philosophie. Pendant ce temps, Alex et moi participions déjà à de nombreuses manifestations, telles que Occupy London. Puis, on s'est engagés dans l'activisme. Malgré la passion, l'effort et l'ambition qui animaient ces projets, ils ont tous échoué. 

On s'est demandé à plusieurs reprises : « Qu'est-ce qui ne va pas ? ». C'est de là que provient initialement notre critique de la politique de masse. On a regardé les éléments qui manquaient à Occupy, ainsi qu'aux mouvements philosophiques et académiques. Ce qui nous a le plus frappés, c'est qu'il n'existait aucune vision d'ensemble de l'avenir de nos sociétés. Les critiques de la société actuelle ne manquent pas, mais il n'y a encore rien qui soit capable de mobiliser les gens afin de construire une société alternative.

Le manifeste que nous avons écrit est le fruit de tous ces éléments. Au début, c'était censé être un résumé du livre Inventing the Future qu'on comptait distribuer sur 50 exemplaires. Puis, le manifeste est sorti en ligne, et il a été diffusé partout dans le monde.

cafébabel : L'accélérationnisme considère donc que le capitalisme ne peut pas survivre et finira même par s'auto-détruire, donnant lieu à une nouvelle réalité. C'est bien ça ?

Nick Srnicek : Ça ne doit pas nécessairement arriver, bien qu'on ait tendance à s'appuyer sur cette définition. Je pense que le capitalisme a la capacité de se réinventer, mais aussi d'infliger de la souffrance. Je n'adhère toutefois pas à la nécessité d'une crise ou d'un point final. Étant donné les conditions actuelles auxquelles est confronté le capitalisme, il ne peut actuellement plus générer du profit à travers des activités traditionnelles, ce qui entraîne de plus en plus d'exploitation. Comme les gens ont très peu de pouvoir actuellement, l'exploitation et la misère ne font qu'augmenter. Mais ça ne va pas mener nécessairement à la fin du capitalisme. Il ne faut pas compter sur la nécessité historique pour avancer, nous devons, au contraire, en sortir. 

cafébabel : Afin d'accélérer la fin du capitalisme, est-ce qu'un gouvernement néolibéral, comme celui de Cameron est plus utile qu'un gouvernement néo-keynésien, incarné par Jeremy Corbyn ?

Nick Srnicek : Si vous pensez que l'accélérationnisme doit empirer les choses afin de déclencher la révolution, alors Donald Trump en est son plus grand défenseur. Mon projet ne consiste pas à empirer les choses. En fait, l'idée d'une révolution me semble plutôt naïve. Ce qui m'intéresse, c'est comment on peut utiliser les ressources existantes pour construire un monde meilleur. Selon moi, réfléchir à comment on pourrait changer les conditions existantes afin de rendre possible la prise de pouvoir par les gens, est un impératif politique aujourd'hui. Je ne pense pas que Cameron pourrait y parvenir. Au contraire, je pense que son projet va simplement exacerber les pires aspects de notre monde. Corbyn, a plus de chances d'y arriver, bien que tous les partis politiques aient leurs limitations. 

cafébabel : Dans votre manifeste, rédigé en 2013, vous dites que les partis de gauche devraient préférer les structures verticales plutôt qu'horizontales. Toutefois, pour le moment, de nombreux mouvements politiques de gauche horizontalistes sont en train de faire surface en Europe. C'est le cas de Podemos, Syriza, ou du Mouvement 5 étoiles en Italie. Ne pensez-vous que la réalité contredit vos idées ?

Nick Srnicek : Non, je ne pense pas. Dans le « Manifeste », nous avons bien marqué - peut-être un peu trop - la différence entre la politique de masse et l'accélérationnisme. On considère également qu'il faut combiner le réseau avec le plan, et ce dernier requiert de penser à des formes d'organisation hybrides. Je pense que c'est ça que vous voyez chez Syriza. Podemos représente un meilleur exemple : ils combinent l'horizontalisme avec l'organisation verticale, qui essaye de mettre en place des mesures efficaces au niveau national. C'est de ce type d'expériences dont nous parlons dans le livre. Nous devons tirer des leçons, expérimenter et inventer de nouvelles manières de procéder pour éviter de se cantonner aux idées horizontalistes ou de revenir aux formes traditionnelles de verticalité. Ces deux tendances ont échoué, selon moi.

cafébabel : La corrélation entre l'accélérationnisme et l'intensification du consumérisme semble couler de source. Mais est-elle valable ? Vice a récemment publié un article sur l'accélérationnisme : « Achetez sans compter, buvez uniquement dans des gobelets en frigolite, jetez vos batteries usagées dans les océans, comme ça, on accélèrera l'apocalypse imminente et on en aura fini avec ça »?         

Nick Srnicek : Oui, l'article de Vice est complètement passé à côté du sujet. L'accélérationnisme ne consiste pas à répandre le consumérisme et à polluer davantage pour renverser (d'une façon ou d'une autre) le capitalisme. Au contraire, cela ne ferait qu'empirer les choses pour tout le monde, et s'éloigne complètement de la tendance révolutionnaire. Cela dit, le consumérisme n'est pas foncièrement mauvais. Il faut faire une distinction entre l'accroissement des désirs, générés par la recherche de profit, et l'accroissement des désirs provenant des hommes eux-mêmes. Les deux sont confondus dans le capitalisme : avoir davantage de choix en matière de shampoing est perçu comme davantage de liberté, par exemple. L'alternative anti-consumériste, me semble mauvaise aussi, car elle présuppose qu'il y ait des besoins réels innés, faisant que tout autre besoin sortant de cette optique soit tout de suite considéré comme de l'excès provenant du capitalisme consumériste. Je ne pense pas que ce soit le cas. Je pense que l'humanité est un projet ouvert. Toute tentative d'attribuer des envies prédéfinies aux hommes est digne d'idéaux conservateurs.

cafébabel : L'idée d'un avenir « sans travail » apparaît dans le manifeste ainsi que dans le livre Inventing the Future. Pensez-vous que nous pourrions nous épanouir sans travailler ? L'argent a toujours été une récompense au travail, ainsi qu'un point de référence universel du statut social, et par extension, de la dignité humaine. Ne pensez-vous pas que le rôle de l'argent dans la société devrait changer afin de permettre qu'un avenir sans travail soit possible ? 

Nick Srnicek : Je pense que beaucoup de gens seraient heureux dans un monde où il ne faudrait plus compter sur son travail pour faire de l'argent ou pour survivre. Il est courant d'enchaîner des emplois pourris pour survivre. D'ailleurs, le fait que les travailleurs détestent leurs métiers est universel, ce qui constitue un défi majeur pour l'administration. Dans un avenir post-travail, où un revenu universel de base serait mis en place, la valeur des métiers socialement nécessaires, mais considérés comme dégradants, augmenterait et ces métiers seraient donc mieux rémunérés. Si on arrêtait d'accepter des boulots pénibles pour joindre les deux bouts, ces métiers gagneraient de la valeur, tandis que les métiers plus agréables (mais moins nécessaires du point de vue social) perdraient de leur valeur. Je pense aussi que le revenu de base pour la main d'oeuvre non-salariée, qui est socialement nécessaire, permet d'entretenir la population mais n'a pas encore été mis en place. Si on se débarassait de l'aspect coercitif qui nous lie à ces boulots, ce serait déjà un grand pas vers la mise en place d'un meilleur équilibre des forces entre la main d'oeuvre et le capital. Cela entraînerait une série de conséquences intéressantes à observer. 

cafébabel : Est-il juste de dire que la société moderne a développé le Syndrome de Stockholm vis-à-vis du travail, de l'argent et du capitalisme ? Nous sommes hantés par la prise de conscience que nos modes de vies capitalistes doivent être financés. Mais en même temps, comme tout le monde fait la même chose et qu'il n'y a pas d'autre alternative, nous nous y accomodons. 

Nick Srnicek : Je pense que c'est vrai, dans une certaine mesure. C'est une manifestation de la structure du capitalisme, en effet. Le fait qu'il faille un travail pour survivre, implique que tout le monde travaille. Le travail est essentiel lorsqu'il faut définir notre identité. Avant, on travaillait à l'usine puis on rentrait à la maison à la fin de la journée, et redevenions nous-mêmes. À présent, nos occupations s'infiltrent dans nos vies privées. Résultat : notre travail est devenu central dans nos vies et dans nos relations. D'où cette tendance à demander aux personnes qu'on rencontre pour la première fois : « Qu'est-ce que tu fais ? ». Ce qui sous-entend, « Quel est ton métier ? », plutôt que : « Quels sont tes hobbies ? ». Dire qu'on est sans-emploi est devenu un vrai fardeau social. Je trouve cela très intéressant. J'étais moi-même sans emploi l'année passée, et bien que je sois un grand défenseur du monde « post-travail », j'étais pourtant gêné par mon statut. Je me sentais toujours obligé de dire que je travaillais en tant que freelance. Donc oui, la société est atteinte du Syndrome de Stockholm, mais il s'agit d'une nécessité objective aussi. 

cafébabel : Si par accélérationnisme, on vise à dépasser les frontières et libérer la technologie du joug capitaliste, peut-on considérer Wikileaks et le piratage comme du proto-accélérationnisme ? 

Nick Srnicek : Je pense que les plateformes open source sont du proto-accélérationnisme dans la mesure où elles opèrent en dehors de la valorisation capitaliste des biens. Grâce à ces plateformes, on peut avoir accès à un bien gratuitement et le répliquer. Les plateformes open source sont du post-capitalisme, mais trop souvent, les gens s'imaginent que cela va ébranler l'hégémonie de Google, de Microsoft ou d'Apple. Je ne pense pas que ce soit un argument particulièrement convaincant. Je pense que ce phénomène reste très marginal. La question c'est : « Comment les éloigner des griffes du capitalisme pour en faire des alternatives fonctionnelles ? ». Pour l'instant, il n'y a pas encore d'idée viable pour un tel projet. Il faut une force politique pour le mettre en place, mais elle n'existe pas encore.

Nick Srnicek : Comment l'accélérationnisme perçoit l'essor de l'économie de partage, comme BlaBlaCar, Airbnb et Uber ?

Nick Srnicek : Je pense qu'actuellement, il existe des manières insidieuses d'imposer toujours plus d'exploitation. Elles sont présentées comme une manière de convertir des travailleurs en entrepreneurs, mais en fait, il s'agit juste d'exploiter encore plus chaque aspect de la vie des gens. Cela fonctionne comme ça : si vous avez besoin de plus d'argent, parce qu'il y a pas assez de bons boulots, vous devenez chauffeur Uber dans votre temps libre. Dès que le système capitaliste en a besoin, l'économie de partage crée une force de travail flexible. Cela dit, une autre réalité pourrait être possible : on pourrait inverser cette tendance et faire en sorte que ces plateformes soient controlées par les travailleurs. Ainsi, les chauffeurs de taxi pourraient utiliser la plateforme Uber et augmenter leur salaire, mais tout profit serait réinvesti et servirait à améliorer le service, plutôt que de finir dans les poches d'informaticiens parasites. 

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Nick Srnicek est né en 1982 et habite actuellement à Londres. Il travaille comme conférencier invité à la City University et à la University of Westminster. Il est l'auteur de Postcapitalist Technologies (Polity, disponible prochainement), co-auteur de Inventing the Future (Verso, 2015, avec Alex Williams) et co-editeur de The Speculative Turn (Re:press, 2011, avec Levi Bryant et Graham Harman).

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Cet article est un complément à notre série EUtoo, ainsi qu'à l'article « Accélérationisme: l’avenir post-capitaliste n’est plus fiction ».