Abou Ghraib : Montrer (ou pas) la honte ?

Article publié le 19 juillet 2006
Article publié le 19 juillet 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les images des actes de torture d’Abou Ghraib ont choqué le monde entier : des corps dénudés attachés à des laisses, un homme entouré de barbelés sous un linceul noir. Faut-il montrer l'horreur ?

Il se tient là comme Jésus sans sa croix : les mains tendues et les jambes croisées, l’homme regarde vers le ciel. Son corps est collant de sang et de poussière. Derrière lui s’alignent des portes de cellules. Au-dessus de son humiliation s’étend en majuscules l’inscription : « La honte de l’Amérique : la torture au nom de la liberté »

Le titre du magazine Spiegel du 20 février 2006 était le plus provocant des dix dernières années, estime Stefan Kiefer, membre de la rédaction des titres du journal hambourgeois. Le seul fait de traiter d’Abou Ghraib en couverture avait mené à des discussions virulentes. Et rajouter à cela une photo de torture ? « La photo de couverture est certes provocante et montre l’humiliation de cet homme, dit Kiefer. Mais elle n’est en rien indélicate »

Pourtant, le public l’a trouvé un poil trop virulente. Elle aurait suscité de nombreuses plaintes des abonnés et des lettres violentes. Les lecteurs du Spiegel expliquaient, énervés, que leurs enfants avaient été perturbés dans leur évolution par la seule vue de cette photo. « C’est sûr qu’on n’a pas fait la vente de l’année avec ce numéro, dit Kiefer. Mais de toute façon nous sommes un magazine qui reflète les événements politiques du monde. » Et comme montrer des choses « si dégradantes pour les Hommes qu’elles ne devraient même pas avoir lieu » fait partie des devoirs du journaliste, si c’était à refaire, Kiefer ne changerait rien à cette une.

Génèse d’une image

« En tant que photographes, nous nous devons de mettre en image les événements importants, explique Bastian Ehl. Cela inclut aussi des documents dérangeants, comme les images des zones de conflit et de catastrophes ». Depuis six ans, ce jeune homme de 28 ans travaille comme photographe de presse tout en poursuivant ses études. Après son diplôme, ce réserviste veut partir en Afghanistan comme reporter de guerre.

Après son bac, Bastian Ehl fut l’un des 3000 soldats de la Bundeswehr (l’armée allemande) à être envoyé en Bosnie-Herzégovine dans les troupes de maintien de la paix. « J’ai vu là-bas beaucoup de choses dont les médias en Allemagne ne parlaient pas. » Aujourd’hui encore il y a un fossé entre l’information et la réalité. Les photographes et les rédactions taisent une partie de la vérité quand ils sélectionnent une photographie selon des critères d’éthique et de tolérance.

A cela s’ajoute le fait que de grandes entreprises de médias de plus en plus importantes et de moins en moins nombreuses dominent le marché. Le pluralisme dans les médias a beaucoup souffert beaucoup de la prise de contrôle de la chaîne d'information N-tv par le groupe RTL. « Le groupe [RTL] n’envoie plus maintenant qu'une seule équipe de reporters en Bosnie-Herzegovine, ce qui signifie pour Ehl : un rédacteur en moins pour poser une question critique ».

Les reporters-photographes seraient plus libres de leur travail. « Cette branche est séparée en niches, tant et si bien qu’il existe des agences spéciales pour les reporters de guerre » indique Ehl. Quand on travaille dans une telle agence, on est souvent photographe en free-lance et on apprend ce métier sur le tas. « Quand une telle agence choisit une de mes photos, je peux en vivre »

Le choix entre devoir d’information et dignité humaine

Avant qu’une photo, disons une photo du conflit irakien, ne parvienne aux yeux du public, elle est filtrée à trois étapes et par trois différentes autorités éthiques : par le photographe, par son agence et ensuite par la rédaction qui utilise la photo. « On fait des photos bien plus choquantes, précise Ehl, mais elles sont plutôt publiées dans des volumes photographiques spéciaux que dans les médias traditionnels. ». Les quotidiens sont aussi lus par des enfants.

Comment un photographe décide-t-il de photographier ou non une scène ? Bastian Ehl explique : « Ce dilemme s’impose avant même de sortir mon appareil ». Des principes éthiques entrent en jeu, tout comme l’opportunité de réaliser une vente. On se concentre ensuite uniquement sur la scène. Et des cas de conscience se poseront peut-être devant l’ordinateur : les droits fondamentaux de quelqu’un seront-ils bafoués ? « Je dois protéger la dignité de mon sujet et respecter le seuil de tolérance à la souffrance du public. » Le public n’est pas prêt pour toutes les photographies qui pourraient être faites.

Il en va autrement des images d’Abou Grahib. Une des premières photos des prisonniers irakiens à être parue dans la presse fut celle d’un homme cagoulé de noir. Dans quasiment tous les journaux et magazines d’information – des plus conservateurs aux plus racoleurs- on a imprimé la photo d’un homme debout sur un bidon en plastique. Sur ses mains, des câbles électriques qui se terminaient en-dehors du cadre de la photo, un autre câble disparaissant sous une robe vers ses organes génitaux. Les droits individuels se sont effacés devant la force de la photo. Pour Bastian Ehl, « Publier de telles photos est très important. Dans le cas d’Abou Ghraib, l’information est plus importante que l’individu ».