A l'Est, pas si douces les nuits de Noël

Article publié le 5 janvier 2006
Article publié le 5 janvier 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Sous l’ère communiste, les Eglises de l’ancien bloc de l’est restaient vides durant la période de Noël. Les célébrations étaient familiales et discrètes.

En matière de répression religieuse, les communistes ont toujours été très inventifs : dans les années 1920, Staline voulut évincer le Père Noël de son empire. D'où la reprise par les apparatchiks du « Grand-père Gel », « Ded Moroz », une créature imaginée au XIXe siècle pour les enfants sages. De même, la célébration de Noël fut remplacée par la fête du nouvel an. Le 31 décembre, Ded Moroz, en compagnie de « Snegurochka », le petit flocon de neige, débarquait dans l'ex-URSS pour apporter les cadeaux aux petits Russes.

La Constitution de l'Etat socialiste déclarait certes que chaque citoyen de l'ancien bloc de l'est avait le droit de pratiquer librement sa religion. La réalité était néanmoins différente : dans les années 1950, l'enseignement religieux avait été rayé des programmes scolaires par les communistes. Dans l'optique du marxisme-léninisme, la religion était considérée comme « l'opium du peuple ». Dans tous les pays adhérant de gré ou de force au réalisme soviétique, les régimes totalitaires exerçaient une énorme pression sur l'Eglise. Si se rendre à la messe n'était pas officiellement interdit, nombreux étaient les parents qui, en ne voulant pas compromettre l'avenir de leurs enfants, se refusaient à vivre ouvertement leur foi.

Plus de cellulose que de pulpe

L'historienne Diana Schieck dirige aujourd'hui deux sites web s'intéressant à l'histoire de la RDA, l'ex-Allemagne de l'Est. Selon elle, Noël, version RDA, c'était « les marchés de Noël, sans Jésus ni anges, qui ressemblaient à des rassemblements forains. » Il en était de même pour l'approvisionnement de base, qui était catastrophique : on pouvait difficilement se procurer bougies, jouets et épicerie fine. Les habitants de RDA qui recevaient de leurs proches vivant en RFA des paquets contenant du café en grains et du chocolat au lait pouvaient s'estimer heureux. « L'après-midi du 24 décembre, on ne travaillait pas », raconte Diana. « Le plus souvent, on mangeait des petites saucisses avec des pommes de terre chaudes en salade. On chantait des chants traditionnels comme ‘Douce nuit'. Car les œuvres du compositeur officiel, choisi par le gouvernement communiste de Walter Ulbricht [président du Conseil d'Etat de 1960 à sa mort, en 1973], n'avaient pas de succès auprès de la population. »

Diana Schieck se souvient également des citrons, qui garnissaient les étals des magasins durant la seule période de Noël, des bananes, dont chaque famille se procurait alors un kilo, et des oranges jaunes de Cuba, qui contenaient plus de cellulose que de pulpe. Quant aux cadeaux, « les enfants recevaient en général une poupée, un jouet bricolé à la main ou une panoplie d'indien. La fête était paisible et joyeuse. »

En Bulgarie, les traditions de Noël sous l'ère communiste sont restées dans les mémoires. Le père Stojan, 72 ans, prêtre de l'église orthodoxe Saint-Georges de Dobritch, se rappelle que « les Bulgares travaillaient le jour de Noël et se rassemblaient chez eux le soir. Tout comme les Russes, les Géorgiens, les Serbes et les Croates, suivant le rythme du calendrier Julien, les Bulgares célébraient Noël treize jours plus tard que le 25 décembre, mangeant sept petits plats végétariens et chantant des chants de Noël. L'événement était calme et familial. »

Douces nuits perturbées

Pourtant Noël ne fut pas toujours paisible sous le régime communiste. En 1981, la fête sembla même particulièrement tendue en Pologne. Persistance de la crise économique, magasins vides… la grogne couvait. Pour contrer cette rébellion populaire, la réaction de Moscou ne se fit pas attendre : l'URSS fit tellement pression sur le président polonais Wojciech Jaruzelski que celui-ci décréta, le 13 décembre 1981, l'état d'urgence dans le pays. Les syndicats furent à nouveau interdits et de nombreux activistes, à l'image de Lech Walesa, arrêtés. Les autres Etats de la sphère communiste expédièrent alors des « paquets de Noël » pour que les petits Polonais aient eux aussi des cadeaux et organisèrent le ravitaillement en nourriture à destination de Varsovie.

Dans l'ex-bloc de l'Est, les forces de l'ordre essayaient régulièrement d'empêcher la célébration de Noël dans les églises. « Seules quelques dames âgées venaient assister aux cérémonies de Noël », explique le père Stojan. « Pour compenser, les gens venaient à la messe de Pâques, l'église était bourrée à craquer, et puis la milice arrivait. » Ce que confirme Nikola Vassilev, employé au sein de la police bulgare de l'époque en tant que « mandataire de secteur » dans un quartier de Veliko Tãrnovo [ville de la Bulgarie septentrionale]. « Peu avant Noël, on recevait l'ordre de ramasser dans un camion de fonction les ‘Koledari', ces gens qui, suivant la tradition, font du porte-à-porte et chantent de vieux chants de Noël. Mais les ‘Koleradi' n'étaient pas punis de manière excessive », précise aussitôt Vassilev. « Ils passaient une heure au poste, pour 'méditer' sur leurs actes, puis on les relâchait et ils rentraient chez eux. »

En Roumanie, le Noël 1989 fut particulièrement spécial. Les protestations des ouvriers mais aussi celles de l'élite intellectuelle provoquèrent de nombreuses manifestations contre le régime de Ceaucescu, d'abord à Timisoara, puis à Bucarest, la capitale. Le dictateur Nicolae Ceauscescu envoya alors sa garde rapprochée, qui n'hésita pas à tirer sur la foule, y compris sur les femmes et les enfants. Mais l'armée prit la défense des manifestants. Tous ensemble, ils réussirent à s'emparer du bâtiment de la télévision d'Etat et, pendant plusieurs jours, retransmirent en direct sur les antennes roumaine et bulgare le soulèvement du peuple. Le dictateur et sa femme Elena furent jugés par un tribunal exceptionnel et exécutés le 25 décembre 1989.