A l'école de Le Pen

Article publié le 9 août 2005
Publié par la communauté
Article publié le 9 août 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le monde politique a beaucoup à apprendre de son ennemi public numéro un, Jean-Marie Le Pen. Surtout pendant ces jours de campagne électorale pour les européennes des 10-13 juin 2004.

Jean-Marie Le Pen n’aime pas passer inaperçu. Au contraire, il semble même se délecter des réactions scandalisées des commentateurs officiels. La semaine dernière, les délégués de café babel se sont rendus à Prague pour une conférence organisée conjointement avec l’association tchèque AMO. À l’aéroport de Ruzyne, les contestations rituelles accompagnant chaque déplacement du leader du Front National les ont littéralement renversés. Quelques jours auparavant, le service « monde » de la BBC diffusait une scène identique, montrant la visite de Jean-Marie Le Pen en Angleterre , venu soutenir la liste du British National Party conduite par Nick Griffin, pour les élections européennes.

Jean-Marie se la joue européen

Pas besoin de psychiatre pour qualifier de schizophrène le comportement de Jean-Marie Le Pen. C’est le leader nationaliste le plus « européen » qui existe sur le marché. Il se déplace d’une ville européenne à l’autre sans aucune déférence pour les contrôles ou les règles de l’immigration. Il répond présent dans les médias de toute le continent. Un seul de ses éternuement à Paris peut engendrer un édito de La Repubblica et un article spécial dans Die Zeit. Aujourd’hui plus que jamais, Le Pen déverse en Europe et au coeur de son espace public naissant tout l’activisme d’un mouvement mis à l’écart dans sa mère patrie française.

Pendant ce temps, dans la « nouvelle Europe », les mouvements eurosceptiques et populistes semblent jouer les vedettes. Le Parti Populaire polonais et l’ODS du président tchèque Vaclav Klaus, pour être membres du Parti Populaire Européen (PPE-DE) lors de la première session du nouveau Parlement européen, ne se laisseront pas moins envoûter par les chants populistes et conservateurs de la sirène française.

Le « politiquement correct » tue l’Europe

Pendant que les « officiels européens » s’assoupissent et veulent nous endormir, Le Pen devient « le » scandale européen par excellence. On ne pourra pas reprocher aux citoyens européens de considérer la dernière initiative fédéraliste de Romano Prodi, François Bayrou et Graham Watson comme une intrigue de palais parmi d’autres, au sein de la foire aux maquignons des partis nationalistes, incapables d’aboutir au moindre consensus sur l’intégration européenne.

L’Europe et le fédéralisme ne sont pas des questions « difficiles ». Ce n’est pas un nouveau groupe parlementaire qui est nécessaire pour arriver à un accord et créer le débat. Il faut jouer les Européens, en disant le contraire de ce que Le Pen prône. Mais à sa manière. En traversant les frontières trois fois par jour. En se faisant acclamer et huer. En enfonçant les barrières du « politiquement correct » qui entrave la communication. En agissant, tout en tenant compte de l’évidence, l’existence d’un espace public européen. En suscitant l’intérêt et non l’indifférence. En misant sur les promesses d’une démocratie transnationale, et non sur les peurs de la démagogie populiste. En un mot, que Prodi, Giscard, Amato, Cox, et tous les « officiels européens » dévoilent une Europe pétrie d’individus et de personnes pensantes. Et non de tristes instruments partisans et d’institutions, littéralement immortalisés par la Convention.

Ce n’est pas en ménageant les bureaucraties du petit monde des journaux et des « corps intermédiaires » que la démocratie européenne se construira. Mais plutôt en stimulant – même par le scandale – la conscience et l’intelligence du citoyen européen le plus petit, le plus lointain et le plus nécessaire. Pour le bien de l’Europe, il serait bon d’apprendre quelque chose de Jean-Marie Le Pen. Si possible, avant le 13 juin.

Publié dans la rubrique Caféine, le 25 mai 2004