A l'aube de la sixième république

Article publié le 23 avril 2002
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Article publié le 23 avril 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La victoire de l'extrême droite ne peut rester sans conséquences. Une analyse sur le moyen terme: entre Jean-Marie Poulain et Amélie Le Pen.

La victoire de Le Pen peut être une bonne nouvelle pour la France, et pour son système politique. Bien que pour l'instant ne transparaissent que colère et stupeur face à une crise qui - il est bon de le rappeler - ne se limite pas au leadership déprimant de Lionel Jospin, mais touche le sens - même d'une démocratie qui porte au second tour de ses élections présidentielles un candidat objectivement dangereux pour les institutions libérales du pays. Programme à l'appui, en effet, Le Pen, crédité de 18% des voix, prévoit la limitation des droits subjectifs des étrangers, la sortie de Paris de l'Union européenne, et le rétablissement de la peine de mort, pour ne citer que quelques-unes de ses propositions aberrantes.

Mais " la plus grande crise politique depuis la fin de la guerre " - selon la déclaration du ministre des Finances M . Laurent Fabius - était prévisible. Elle est le fruit, en grande partie, d'une tendance présente dans la culture française depuis des décennies : celle du passage,

dévastateur, de l'universalisme progressiste au provincialisme révolutionnaire. Le provincialisme de Jean-Marie Poulain ou d'Amélie Le Pen, pour être clair : l'idée, répétée en continu par de nombreux sympathisants chiraquiens au soir des élections, selon laquelle la France, plutôt que d'aller rétablir la paix dans les coins les plus reculés du monde, ferait mieux de penser à l'insécurité qui gronde sous ses fenêtres, dans les rues d'un pays radicalement différent des ruelles de celluloide du film de Jeunet. Une idée qui non seulement se base sur un présupposé infondé - il suffit de penser à l'indécent échec de nombreuses missions de l'armée française en Afghanistan - mais qui prétend encore que Paris, membre du Conseil de Sécurité de l'ONU, abandonne son rôle international, précisément dans ce moment crucial que les relations internationales sont en train de traverser.

Mais la solution de continuité du 21 avril n'est pas représentée par le provincialisme de droite qui, qu'on se le rappelle, était bel et bien ancré dans l'opinion publique francaise depuis au moins deux décennies - puisque, tout en n'étant jamais parvenu au second tour, le Front National de Jean-Marie Le Pen avait commencé à recueillir des succès dès les années 80. En réalité, ce sont plutôt les erreurs de communication du PS qui lui ont été favorable, permettant, entre autres, la lepenisation d'un débat public focalisé de façon pathologique sur le thème de la sécurité. Et, par ailleurs, la provincialisation des dirigeants de la gauche.

Comme l'a expliqué Mme Martine Aubry, ex-ministre du travail du cabinet Jospin, la grande faute du PS a été de " n'avoir pas su expliquer la différence entre la droite et la gauche ". Une différence qui, à l'étranger, était bien claire, tant il est vrai que, de par la loi sur les 35 heures (dont Mme Aubry est l'une des signataires), la politique de M. Jospin était percue comme la plus à gauche du monde occidental. C'est à cause de ces erreurs de communication qu'une bonne partie des abstentionnistes était potentiellement des électeurs PS. Et c'est aussi pour cette raison que le premier tour des présidentielles s'est transformé en grand referendum sur la sécurité.

Mais les erreurs de la gauche ne se limitent pas au plan formel : les évolutions du monde contemporain ont été bien trop nombreuses pour qu'on se contente de programmes incapables d'y faire face. Et je ne fais pas seulement référence à la mondialisation et au fait qu'il est probable que Jospin ait aussi perdu parce qu'il n'a pas su s'attirer les votes de Attac, l'ONG antimondialiste très populaire en France. Ni au seul problème de la sécurité, pointe de l'iceberg de l'échec des politiques d'intégration des immigrés. Le fait est que l'élite a été, depuis de nombreuses années, aspirée dans la spirale du nombrilisme, d'un provincialisme de gauche incapable de matérialiser les projets tachés de rêve en mesure de monter la voie de l'innovation. L'esprit révolutionnaire, typique du peuple francais, en est ressorti frustré et on a assisté, par voie de conséquence, à une vote protestataire (10% pour l'extrême gauche trostkiste) ou carrément à pas de vote du tout (28% d'abstention).

Mais le pire est encore à venir : le 21 avril n'est que l'avant-goût du tremblement de terre qui s'apprête à secouer la vie politique francaise, et, en perspective, celle de l'Europe entière. Le second tour en effet représentera une formidable victoire pour Le Pen si, comme il est possible, il réussit à mobiliser 30% des suffrages. Le danger existe : dès sa première déclaration officielle, en effet, le candidat du FN s'est présenté comme le champion des exclus et des déshérités " de toutes les races, religions ou idées politiques ", appelant à l'union sacrée contre l'euromondialisme de Maastricht et à la réaction contre 20 ans de malversations de la part de la classe dirigeante de la République.

Cette affreuse rhétorique populiste, même si elle est rejetée par les urnes, constituera une menace considérable pour le gouvernement, quel qu'il soit, qui s'installera à Matignon après les législatives de juin. Surtout si, comme on peut le prévoir, le système électoral français - majoritaire à deux tours avec le seuil de représentation à 12,5% - ne lui permet pas d'être représentée à l'Assemblée. Bien sûr, ce n'est pas une nouveauté. Mais la présence au second tour de Le Pen donnera une visibilité médiatique énorme à cette éventuelle opposition extra -parlementaire qui - ne l'oublions pas - étant d'extrême-droite, disposerait de l'espace politique nécessaire pour exercer une action de déstabilisation dangereuse pour quiconque gagnera les élections.

Les choses pourraient encore s'aggraver non seulement par l'affirmation de la droite modérée mais encore plus si la gauche, ranimée par un nouveau sursaut antifasciste, devait réussir à gagner les législatives, parce qu'on reproposerait ainsi au pays la même cohabitation que celle responsable, en dernière analyse, du mouvement de protestation qui est la source des résultats du 21 avril. Dans ce cas, c'est tout le système institutionnel qui serait remis en cause : pas seulement par l'extrême droite mais aussi par l'énorme masse des mécontents qui ne se reconnaîtraient pas par exemple dans un éventuel gouvernement Chirac- Fabius. Ce serait alors le triomphe de la restauration, et la société francaise se trouverait confrontée à une des plus graves crises de son histoire. Que pourrait-il se produire à un tel point ?

Un énorme vide politique s'ouvrirait, à la merci de n'importe quelle formation capable de le combler. A ce point, on peut concevoir trois scénari : consolidation de Le Pen, qui passerait alors du statut de parti paria, médiatiquement invisible, à celui d'acteur politique légitimé et d'opposition extra-parlementaire permanente ; création d'un parti proche des instances anti-mondialistes de Attac en mesure de canaliser les votes de l'extrême-gauche, ceux des socialistes mécontents ou abstentionnistes et ceux de de l'élite intellectuelle ; émergence d'une force politique nouvelle, calquée sur le modèle berlusconien et fondée sur une instrumentalisation des thématiques sécuritaires, associée à un programme libéral en mesure de s'attirer l'appui des entrepreneurs.

Parmi ces trois scnénari, j'ignore lequel est le plus probable. Ce qui est certain, c'est que le séisme du 21 avril est trop dévastateur pour ne pas provoquer d'importantes répercussions sur le moyen terme, et le caractère français est trop peu conservateur pour ne pas tirer parti de cette crise afin de changer le pays en refondant son système politique.

La France nous a habitués, au cours de son histoire, à d'innombrables innovations qui ont ouvert la route vers le futur : de la Révolution au lancement de la CECA en passant par le droit d'ingérence humanitaire. La conjoncture actuelle peut être l'occasion d'un nouveau contrat social, et pas seulement entre Français et immigrés, fondé sur l'intégration totale des nouveaux venus et sur de nouvelles formes de participation : c'est seulement ainsi qu'on pourra à la fois résoudre le problème de l'insécurité et créer un système politique qui - il y a fort à parier - sera une nouvelle fois un modèle pour le monde. Mais tout cela dépendra du courage avec lequel la France - ses élites et sa société - répondra au nouveau défi qui lui est lancé. La sixième république est possible. Merci Le Pen.