A la recherche du service public télévisuel perdu, ou la vengeance de Sarko

Article publié le 27 juin 2008
Publié par la communauté
Article publié le 27 juin 2008
Malaise dans le PAF ? Au delà de la sarkomanie/sarkophobie franco-française et de sa soudaine décision concernant la suppression de la publicité des chaines de service public, de réelles questions sont à poser...qui nous mènent bien au delà des frontières nationales...

Ou l'on rappelle que la pub n'est pas que "coool"

Les plus anciens fans de Science-fiction se souviendront de Planète à Gogos, un roman anti-consumériste de Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth, parmi les plus connus des années 50-60. Le héros, un publiciste mi-hypocrite mi inconscient, se retrouve du jour au lendemain projeté hors de sa tour d'ivoire et découvre avec déconvenue le "vraie" vie...à mille lieues du monde parfait qu'il était chargé de vendre.

La dinde " à l'ancienne" se trouve en réalité cultivée en cuve (bien avant "L'aile ou la cuisse") et les biscuits d'apéro rendent dépendant dans le but de pousser à en consommer davantage. On ne parlera pas de la pollution que génère le système, ni des conditions de vie et de travail qu'il engendre...

Ce roman illustre bien l'image que se faisaient de la publicité ceux qui s'opposaient au consumérisme naissant ( le concept n'étant plus aussi populaire, traduisez par "ultraliberalisme"). Et force est de constater que la pub est avant tout un message qui n'a qu'un seul objectif, nous convaincre d'acheter, fut-ce au prix de semi-vérités, d'angelisme ou d'appels à notre narcissisme le plus primaire.

De ce coté la, rien n'a changé. Si vous en doutez, regardez un spot d'EDF.

Son " bleu ciel" bercé par une pop sirupeuse pour bébé ressemble à tout sauf à une entreprise de production d'électricité. Pire : tous les fournisseurs d'énergie, y compris l'ex-monopole d'état, se font les champions toutes catégories de l'écologie...à les croire, il seraient avant tout des philanthropes désintéressés.

Et au plus c'est gros, au plus le matraquage est incessant, au mieux le message passe.

Là encore, faites le test : demandez à votre entourage, de votre belle mère au petit cousin, quel est, selon eux, la part du nucléaire dans la production d'EDF. La plupart seront choqués d'apprendre que 80 % de notre énergie - en france - est produite par l'atome, et refusera peut être même de le croire.

Bref, sans faire l'inventaire de tout ce que le consumérisme et l'individualisme ont de triomphant, force est de constater que la pub en est toujours l'un des fers de lance. De plus en plus aiguisé.

Un chose à changé cependant, depuis Planète a gogos : les contestataires bougons de l'ère des sandales et du macramé sont devenus une minorité exotique, dont les jeunes adorent le "look"...à défaut de comprendre un traitre mot de leur critiques concernant... la pub.

Ou l'on parle d'un PAF que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre

Ainsi, dans les années 60-70, la publicité a commencé par faire une apparition discrète dans le PAF.

Quand sa libéralisation est intervenue au milieu des années 80, la pub était déjà bien installée sur les chaines publiques. Les coupures de films sont alors apparues, en même temps que la "culture pub". L'éloge de la créativité décomplexée éclipse la critique politique et moralisatrice.

45T_indic.jpg ci contre: RecreA2 , symbole de l'apogée de France 2 comme chaine publique, avec 40 % de parts de marchés au début des années 80

Vers la fin des années 80, les nouvelles chaines privées, TF1 en tête, se sont développées selon la logique qui leur est propre, celle d'une entreprise. Les programmes télévisuels ne deviennent alors qu'un intermède nécessaire entre les pubs, destinée à "libérer du temps de cerveau" et à attirer le plus de téléspectateurs possible .

La mesure quantitative de l'audience - l'Audimat- s'impose désormais comme l'outil de référence, et l'outil tout court pour mesurer la pertinence d'un programme.

La médiocrité galopante fait alors son apparition dans le PAF. les téléspectateurs commencent à gouter les plaisirs nouveaux des jeux télévisés à l'américaine ( la roue de la fortune), du talk show poubelle (Dechavannes) et des soaps ( Les feux de l'amour), ce qui au regard des objectifs des chaines privées ( obtenir le plus de spectateurs possibles pour gagner le plus d'argent possible), n'a rien de surprenant, ni même de répréhensible.

Heureusement le service public télévisuel n'avait pas disparu pour autant.

Le PAF et la PUB sont dans un bateau

Réduit à deux chaines, les chaines publiques devait continuer à répondre à d'autre critères que le profit.

Jusqu'ici, rien que de très sain et de très logique.

Sauf que le financement de l'état ne représentait dès lors plus qu'une partie de leur budget, la pub étant déjà au cœur du service public. Antenne 2 et FR3 doivent donc elles aussi séduire les annonceurs...et impérativement satisfaire aux règles de l'Audimat.

Autrement dit, le service public se trouvait dans la position de devoir assumer son ancienne mission, mais les moyens de son financement l'obligeaient désormais à adopter une autre logique : celle d'une entreprise comme une autre.

Dans les années 90, les chaines publiques souffrent de cette contradiction, ne parvenant ni a égaler l'Audimat des chaines privées avec lesquelles elle rentrent en concurrence, ni à développer des programmes "de qualité".

Au contraire, France2 se lance dans la course à l'audience a n'importe quel prix, en n'hésitant pas à être la première à importer le concept de... reality-show ( avec "Perdu de vue" notamment).

Les ressources publicitaires ou la redevance sont englouties dans les salaires des présentateurs vedettes, dont le cout est attisé par le marché et qu'il faut néanmoins conserver à tout prix pour l'Audimat.

Les directeurs de programmation hésitent entre copier le service privé, ou, faute de moyens, à développer des séries locales sans envergure destinées à ratisser large au moindre risque. "Plus belle la vie" en étant le dernier avatar.

800px-Arte_logo_svg.png Face à cette dérive, Arte est alors crée par les pouvoir publics afin de rétablir dans le PAF une télévision "à l'ancienne", avec des financement à l'ancienne: limités mais cohérents. Il n'y a pas de pub sur la chaine Franco-allemande.

Arte n'a pas a courir derrière l'Audimat. On pointe cependant l'élitisme de la chaine et la main mise des pouvoirs publics...

Ou un hyperkinétique nabot met les pieds dans le PAF, et ce qu'il advint

Plus de quinze ans après sa création, Arte demeure fidèle à l'idée de télévision publique telle qu'elle existait avant les années 80...tandis que la "télévision publique" française, lancée dans la course à l'audience, est devenue une copie moins fortunée des chaines privées.

La proposition surprise et certainement non dénuée d'intentions peu avouables de Sarkozy a néanmoins le mérite de nous forcer à poser enfin la question : Comment en sommes nous arrivés la...et qu'est ce qu'un "service public" en matière télévisuelle ?

Si c'est un service répondant aux besoins du plus grand nombre au meilleur cout, TF1 est sans conteste le service public de référence.

Si au contraire, on considère qu'il s'agit "d'élever" les masses au mépris des lois du marché et du nivèlement par le bas, Arte, pourtant taxée d'élitiste , est LE service public par excellence.

Quoiqu'il en soit, France2 et France3 ne satisfont à aucune de ces deux exigences, tout en dépensant les financements publics qui leurs sont alloués en complément des ressources publicitaires.

Bref, la cause de cet état de fait peut être facilement identifiée : le mode de financement de chaines publiques Qui est financé par la pub doit courir après l'Audimat, avec les conséquences que l'on connait.

La théorie du complot selon laquelle le Président Français ferait ainsi profiter ses amis du privé du "gâteau publicitaire", contient une part de vérité indéniable. Mais cela change rien au problème que connait un service public télévisuel qui n'a plus de "public" que le nom.

Ne rien faire, encouragé en cela par tous les corporatismes en place, a longtemps été la solution de facilité. Privatiser l'ensemble du PAF aurait réellement été une mesure "ultra-libérale" et à courte vue.

Face à cela, oser poser la question et donner au service public des moyens de financement cohérents avec ses objectifs nécessite du courage. Et il n'est pas certain que les réformateurs en aient suffisamment pour aller jusqu'au bout...

En y regardant de plus près, c'est la notion même de service public qui apparait de plus en plus incertaine, déclenchant aujourd'hui, dès sa prononciation, un cascades d'anathèmes catégoriques.

Le PAF se dissout (et c'est pas cher)

Sur le zinc de l'europe, un article ironique assimilait les séries américaines...à un service public (français, européen).

L'anecdote révèle, au delà de la provocation, un fait incontournable : dans la course à la concentration, les chaines de télé, comme les banques, les assureurs, ou les équipes de football, doivent sans cesse augmenter leurs moyens pour se lancer à l'assaut de marchés toujours plus ouverts...ou risquer de dépérir.

eurovision.jpg Ci contre, Logo des diffusions simultanées Européennes (années 60)

Ainsi, la taille du marché Américain, sans cesse en augmentation grâce à la demande globale, et, simultanément, leurs moyens financiers, a permis aux chaines de télé US de se lancer dans des productions plus ambitieuses. Si on se plaint régulièrement que les meilleures séries soient arrêtées dès la première saison, elles ont au moins eu le mérite de voir le jour.

On ne peut pas en dire autant des chaines Européennes, en particulier françaises, qui misent en matière de production sur le risque minimum, accouchant au mieux de séries formatées pour la ménagère de moins de 50 ans.

Les chaines privées américaines FOX, NBC et ABC,HBO sont ainsi devenues, par les biais de l'audience de leurs séries télé, des quasi chaines de télé mondiales, les chaines nationales Européennes ne faisant déjà plus que racheter les productions US à succès, d'autant plus rapidement qu'internet les y oblige en court-circuitant les frontières nationales.

Pour exister, les chaines Européennes nationales privées se trouvent donc une fois de plus confrontées au problème européen : résonner à l'échelle du continent, ou dépérir et être supplantées par leurs concurrentes Américaines.

Ainsi, si les chaines privées françaises gagnent à la reforme du service public, cela ne peut être que bénéfique pour le PAF tout entier...Rêvons d'une (improbable) TF1ou d'un M6 capable, par sa taille et l'accès à un marché européen d'un demi-milliard de personnes, de donner le jour à une série recueillant autant d'enthousiasme qu'un "LOST" .

Life on Mars ci apres, Life on mars, une des dernières séries au succès européen de La BBC

Du PAF au PAE ( Paysage Audiovisuel Européen)

Raisonner en terme de Paysage Audiovisuel Français apparait désormais comme une voie sans issue.

L'excuse linguistique devient secondaire : à l'époque de la télévision numérique, le sous titrage (ou le doublage) intelligent permet de résoudre ce problème. De nouvelles perspectives et de nouveaux défis s'ouvrent pour les télévisions Européennes.

De la même façon que les télévision privées, les télévisions publiques devraient repenser leurs espaces, car elles ont aussi tout intérêt , et rien à perdre à l'élargir (si ce n'est le contrôle des bureaucraties nationales...)

La BBC, souvent citée en exemple à juste titre pour la qualité de ces programmes et de ces fictions, et qui déborde depuis longtemps déjà le cadre britannique, n'a pas de financement publicitaires. Mais ses financements publics sont élevés (plus de 6 milliard d'euros) .

Arte, la chaine Franco-allemande, bien que modeste, est encore beaucoup plus efficiente.

Avec seulement 350 millions d'euros, (soit 20 fois moins que la BCC, et 8 fois moins que l'ensemble de France télévision), ses programmes sont devenus une exception remarquée dans le Paysage Audiovisuel Français..et Européen.

il en va d'Arte, ce Groupement Economique d'Intérêt Européen (GEIE) comme des autres projets européens, de la CECA à l'Eurocorps, d'Ariane à l'Euro.

L'Allemagne et la France commencent, modestement mais concrètement, puis d'autres pays frappent à la porte. C'est déjà le cas puisque plus d'un dizaine de pays de l'UE sont associés à Arte. Ce n'est donc qu'un début.Tout comme Airbus, une télévision publique européenne pourraient disposer de moyens et d'un marché encore supérieur à ceux des USA...pour un résultat qui laisse rêveur.

La mutualisation des ressources publiques entre plusieurs pays est en effet la meilleure façon d'acquérir des moyens financiers importants, sans solliciter davantage le contribuable, tout en disposant de la diversité et de la créativité d'équipes issues de cultures différentes.

Plutôt que de penser une télévision inéficiente, limitée à son étroit près carré national, et vouée mécaniquement à la médiocrité, les spectateurs de toute l'Europe gagneraient énormément à troquer leur France2 contre un Arte au carré: une véritable chaine publique Européenne.

Il y aussi l'option du "chacun pour soi": une cinquantaine de chaines publiques nationales végétant dans un cadre exigu, avec peu de moyens, et se disputant les restes des dernières séries américaines dans l'angoisse qu'internet les prenne de vitesse...

Références:

Planète à Gogos, Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth, Gallimard, juillet 2008

Lien (pour le plaisir de remuer le couteau dans la plaie)

Feu "arrêt sur image", remplacé par Christian Malar sur france5 (sans commentaires)