A la recherche de la nouvelle gauche

Publié par la communauté
Article publié le 5 juin 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Onze élections présidentielles en 14 mois. Le profil de l'Amérique latine a largement été remodelé entre 2005 et 2006 : une vague de gauche a déferlé sur le continent. Décryptage de cette « troisième voie ».

Bien qu’appartenant à une même famille politique, la gauche latino-américaine est divisée en deux camps. D'un côté, les gouvernements fidèles aux fondements de la social-démocratie européenne pour lesquels les intérêts économiques nationaux priment, à l'instar du Chili. De l'autre, ceux qui cherchent la rupture et sont favorables à une politique de type interventionniste, comme au Venezuela où le « chavisme » illustre parfaitement ce nouveau socialisme. D'autres dirigeants se maintiennent volontairement entre ces deux thèses, dans une zone d'indécision qui leur permet de ne pas se fermer de portes.

Evo Morales : un socialiste indigène au pouvoir

Juan Evo Morales est le premier indigène à avoir remporté des élections présidentielles en Bolivie depuis l'indépendance du pays en 1825. Pour être né dans une petite communauté Aymara et avoir grandi dans la misère, ce syndicaliste, ancien ‘cocalero’ (cultivateur de coca), connaît bien les difficultés auxquelles doit faire face son peuple. Tout d'abord l'extrême pauvreté, puisque selon la Commission économique des Nations unies pour l'Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL), 76,5 % des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Autres problèmes : le taux élevé d'analphabétisme en milieu rural et la controverse au sujet de la culture de la feuille de coca. La nationalisation des hydrocarbures et l'occupation des raffineries du groupe pétrolier espagnol Repsol et du brésilien Petrobras sont les premières actions de la politique menée par Evo Morales. Son but ? Récupérer la gestion des ressources naturelles de la Bolivie afin de financer l'amélioration des conditions de vie de ses compatriotes. Les mesures prises à l'encontre de ces compagnies provoquent une vive inquiétude et une totale incompréhension du côté des dirigeants espagnols et brésiliens, en théorie très proches du gouvernement de La Paz. Qu'il s'agisse ou non d'une stratégie dictée par la crainte de perdre ses alliés et ses investisseurs étrangers, Morales semble désormais disposé à négocier avec José Luis Zapatero et Lula lors des réunions qui ont suivi l'annonce de la nationalisation. Mais à l’avenir ?

Michelle Bachelet : la première femme Présidente au Chili

Le Chili partage avec l’Argentine la réputation d’être l’un des pays les plus riches et les plus proches du modèle européen au sein du continent latino-américain, ce qui lui vaut d’être régulièrement citée en exemple par les principales organisations économiques internationales. Mais le Chili a aussi en commun avec le Brésil de présenter les inégalités sociales les plus flagrantes de toute l’Amérique latine. Même s’il est vrai que son prédécesseur, le socialiste Ricardo Lagos, était parvenu durant son mandat à réduire la fracture sociale, la lutte pour l’égalité des chances constitue malgré tout le défi majeur de Michelle Bachelet, première femme à avoir été élue à la plus haute fonction de l’Etat au Chili. Dans un pays où le souvenir du général Pinochet et des atrocités commises sous son régime s’estompent progressivement, l’accession à la Présidence d’une victime de la dictature –son père est mort sous la torture et elle-même a été arrêtée et torturée- pourrait bien mettre un terme au processus de réconciliation de la société chilienne.

Pérou : le duel des gauches

C’est le 4 juin qu’a eu lieu le second tour de l’élection présidentielle au Pérou au cours duquel se sont affrontés le candidat du Parti nationaliste péruvien favorable à une rupture avec le néolibéralisme, Ollanta Humala, et son rival, le social-démocrate, Alan Garcia. Bien que tous deux socialistes, ils se différencient par leur façon d’envisager l’idéologie de gauche. S’ils partagent la conviction de l’impératif d’une justice sociale, ils divergent néanmoins sur les moyens à mettre en œuvre. Alors qu’à l’instar d’Evo Morales, Humala prône la renégociation des contrats des grandes compagnies étrangères installées au Pérou, Alan Garcia, 57 ans, surnommé 'le cheval fou' penche davantage pour des réformes similaires à celles adoptées par le Chili ou le Brésil. Seize ans après avoir plongé le Pérou dans le chaos économique et les pénuries alimentaires, c’est finalement Alan Garcia a été réélu grâce notamment aux électeurs de droite. L'homme qui avait un temps été accusé de corruption et contraint à l'exil pendant près d'une décennie, dit avoir changé et appris de son expérience ratée à la tête de la nation andine.

Hugo Chávez : un président médiatique

Hugo Chávez n’a pas la langue dans sa poche. Lors de l’émission dominicale « Alo Presidente » au cours de laquelle il endosse le rôle d’animateur de talk-show, il est allé jusqu’à critiquer violemment les gouvernements libéraux de l’ensemble du continent américain, à commencer par celui du président George W.Bush. Chávez doit principalement sa force à sa qualité de « rescapé » politique acquise suite au coup d’état manqué de 2002 et à l’argent du pétrole. L’augmentation des prix des hydrocarbures au Venezuela a permis au régime chaviste de devenir une véritable puissance régionale dotée d’une politique extérieure très influente. Celle-ci repose sur la théorie du panaméricanisme et du maintien de relations étroites avec les gouvernements sud-américains les plus à gauche. Les détracteurs de Chávez lui reprochent cependant son ingérence exagérée dans la politique interne de ses voisins.

Lula : le pouvoir aurait-il rompu le charme ?

Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en octobre 2002, Luiz Inacio da Silva, surnommé ‘Lula’ pour calamar, incarnait pour des millions de Brésiliens issus des classes laborieuses l’espoir du changement. La campagne du leader du Parti des travailleurs (PT) s’articulait autour de trois promesses électorales : éradiquer la misère par le biais de l’ambitieux programme ‘Faim zéro’, créer des emplois et favoriser la croissance économique. La tâche n’a pas été aisée pour Lula. Si d’un côté il est parvenu à dissiper les doutes que pouvaient entretenir à son égard les secteurs financiers grâce à une politique économique basée sur la continuité, il s’est aliéné l’extrême gauche du PT qui l’accuse d’appliquer des réformes plus proches d’un parti conservateur que socialiste. Lula a par ailleurs été éclaboussé par différentes affaires de corruption impliquant des responsables gouvernementaux comme José Dirceu, le numéro deux du gouvernement. Ces accusations pourraient bien compromettre ses chances d’être réélu aux prochaines présidentielles en octobre 2006. Il peut toutefois se raccrocher à deux bouées de sauvetage : les bénéfices du programme ‘Faim zéro’ commencent à se faire sentir, la misère et les inégalités sociales ont légèrement reculé et la croissance du Brésil se situe autour de 4,9 % pour l’année 2005.

López Obrador : « Les pauvres d’abord ! »

L’accession à la présidence du conservateur Vicente Fox en 2002 a ouvert au Mexique la voie de l’alternance politique. Mais une victoire du candidat progressiste du Parti de la révolution démocratique (PRD), Andres Manuel Lopez Obrador, à l'échéance électorale du 2 juillet prochain pourrait sonner le glas de l’hégémonie du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Son engagement sur le plan social à l’époque où il était maire de Mexico lui a conféré un prestige certain, entaché pourtant d’accusations de corruption. Son programme de lutte contre la pauvreté et la discrimination à l’égard des peuples indigènes a semé la méfiance parmi les membres de la bourgeoisie et de la droite mexicaine, mais également parmi l’extrême gauche qui le taxe de « populisme ». Les derniers sondages plaçaient pour la première fois en tête des intentions de vote Felipe Calderon, le candidat du Parti d’action nationale, avec tout juste 4 points d’avance sur Lopez Obrador. Les élections devraient se jouer au coude à coude.

Copyrights : Presidency of Bolivia (Morales) ; Presidency of Chile/Nancy Costes (Bachelet) ; Chmouel Boudjnah (Machu Picchu) Marcello Casal Jr/ABr (Chavez ); Antonio Cruz/ABr (Lula) ; Gustavo Benítez(Obrador)