A chacun ses étrangers ? - France-Allemagne de 1871 à aujourd’hui

Article publié le 30 juin 2009
Article publié le 30 juin 2009
Par Vanessa Schmitz L'exposition, patronnée par la Cité en association avec le Deutsches Historisches Museum de Berlin, vient de fermer ses portes à Paris, au Palais de la Porte Dorée, pour les rouvrir à Berlin du 15 octobre 2009 au 31 janvier 2010. A chacun ses ennemis ?

« France-Allemagne » : cela sonne comme un match de foot amical, un sommet de l’Otan ou encore un ‘‘tandem’’ influent dans les orientations clefs de la construction européenne. A qui cela évoquerait-il encore les rancoeurs, les affronts, la guerre ? On aurait presque oublié, qu’il n’y a pas si longtemps encore, les deux pays voisins se sont livrés à une haine réciproque et irrépressible qui les a menés, à trois reprises entre 1871 et 1945, à de sanglants affrontements. Et pourtant, qu’il semble loin le temps de la revanche !

Quand était-ce déjà ? Au fond, qu’importe ! Dans les consciences collectives, ce n’est plus qu’un souvenir lointain, suffisamment distant pour que chacun puisse regarder en face son Histoire et en proposer une rétrospective critique. On peine à le croire, et pourtant, à observer de plus près les quelques 300 documents présents à l’exposition, on saisit à quel point, à partir de 1871, l’identité de la III République d’une part et de l’Empire Allemand d’autre part s’est cristallisée et construite autour de la représentation de l’Autre. L’exposition décortique méticuleusement les nombreux stéréotypes en France, d’une part, et en Allemagne, d’autre part, qui ont fait émerger les représentations de l’Etranger.

Le « Boche » et le « Juif »

A partir de 1870, la IIIème République et l’Empire Allemand tentent d’asseoir leur puissance et leur frontière sur la base d’une hégémonie culturelle et ethnique exacerbant de fait les haines nationalistes. Tandis que la République recense et « identifie » les « nomades », Guillaume II invite les anthropologues à « classifier » les étrangers, réprime les minorités et annexe l’Alsace-Moselle sous prétexte que la région est de culture allemande.

En France, la première guerre mondiale consacre la haine du « boche ». L’Allemand est l’ennemi à combattre par tous les moyens. Au cours de l’entre-deux-guerres, la première vague d’immigration venue de Pologne, d’Italie et d’Espagne accroit les tensions nationalistes et profite à l’extrême-droite en France.

De l’autre côté, dans la toute nouvelle République de Weimar, la défaite a un goût amer : on nourrit des rêves de revanches et on désigne les boucs émissaires. En Allemagne comme en France, le Juif fait figure d’honni. Le régime de Vichy et le régime Hitlérien auront pour unique et triste ressort la propagande raciste et antisémite.

Le tandem

A y regarder de plus près, l’histoire de ces deux pays est faite de tant de parallélismes et d’interactions qu’il n’est en rien paradoxal de les voir à l’origine de la construction européenne. La dynamique des politiques européennes a permis à la France et l’Allemagne d’avancer côte à côte. Aujourd’hui, on parle volontiers du tandem franco-allemand comme l’un des moteurs de l’Europe et ce malgré quelques divergences dans leurs intérêts respectifs. L’axe franco-allemand s’est, par ailleurs, matérialisé au travers de couples phares : De Gaulle-Adenauer, Schmidt-Giscard, Mitterand-Kohl ou encore Chirac-Schröder. Le chemin parcouru en un peu plus d’un demi-siècle était inespéré. Et bien que la crise institutionnelle fragilise ce tandem, c’est de lui que l’on attend la relance de la construction européenne.

Faire de l’Ennemi d’hier, l’Allié de demain : pari gagné pour une Europe plus que jamais garante de la paix.

(Photo: couverture de l'ouvrage: Marianne Amar, Marie Poinsot et Catherine Withol de Wenden (dir.), À chacun ses étrangers ? France-Allemagne de 1871 à aujourd'hui, Paris, Actes Sud/Cité nationale de l'histoire de l'immigration, 2009, 215 p.)