A Bruxelles, les stagiaires veulent bien payer pour travailler

Article publié le 3 février 2010
Article publié le 3 février 2010
De Pablo Mombo et Mana Livardjani Dernier maillon de l’économie, des entreprises privées aux institutions publiques, les stagiaires sont pourtant la seule catégorie de 'travailleurs' que l’on entend rarement se plaindre.

Stages d’étude, stages d’observation, stages d’insertion, premiers pas dans le monde du travail pour chaque nouvelle génération de diplômés, l’immersion professionnelle de courte durée est depuis longtemps devenue pour les employeurs une excellente opportunité de bénéficier d’une main d’œuvre malléable et économique, voir gratuite.

Stages : les starting blocks des carrières européennes

A Bruxelles peut-être plus qu’ailleurs, la concurrence entre jeunes (sur)diplômés européens fait rage. Pour les prétendants à un avenir professionnel européen, le passage par la case 'internship' est désormais intégré à part entière dans leurs plans de carrière. A l’occasion du débat «Stagiaires Thérapy, the crisis goes, the interns stay» , cafebabel Bruxelles a rencontré de nombreux stagiaires et ex-stagiaires de la capitale européenne. Entre volontaires-ambitieux et exploités-résignés, les stagiaires présents représentaient bien l’éventail des conditions que l’on trouve dans l'euro-sphère.

Presque tous autour de la table avaient plus d’un stage à leur compteur. Dans le climat économique actuel, la durée entre le premier et le dernier stage s’allonge et les dernières classes de diplômés patientent parfois près de deux ans avant de toucher le salaire d’un premier emploi. Bien sûr, chacun s'accorde à dire avec détachement qu'indépendamment de la question de l’indemnisation de stage, le plus important c’est apprendre. Mais dans les faits, on ne compte plus les stagiaires titulaires d'un Master qui se retrouvent préposés au café ou à la photocopieuse !

A Bruxelles, les stagiaires veulent bien payer pour travailler...

Si tous les participants au débat étaient d’accord sur les conditions et la mission des stages d’étude -en tant qu’apprentissage non rémunéré, les avis divergeaient à l’heure de justifier l’augmentation des offres de stages non rémunérés et la discrimination sociale inhérente.

Pour ceux qui peuvent se le permettre, le choix entre un stage rémunéré, ou même parfois un emploi dans une petite société, et un stage gratuit pour une prestigieuse institution est vite fait. Pour Letizia « choisir un stage non rémunéré était une question d’ambition : l’important était de booster mon CV, quitte à y sacrifier un salaire ». Pour Susanna, stagiaire à la Commission européenne « rien n’oblige les candidats à accepter les offres qui ne remplissent pas leurs conditions. On choisit tous en connaissance de cause ».

Après avoir investi parfois plus de 5 ans dans des études et financé leur éducation, les jeunes diplômés se sont donc faits à l’idée de payer pour travailler. Soumis à la règle de l’offre et de la demande, les stagiaires doivent accepter les conditions des 'employeurs' s’ils espèrent remplir les premières lignes de leur CV.

Dans ces conditions, peut-on encore parler de concurrence équitable pour tous ceux qui n'ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins? A Bruxelles, on peut être stagiaire dans une prestigieuse boite de consultants le jour, et faire des ménages le weekend pour payer son loyer.

La génération précaire se rebiffe ?

Président des l’Association des Stagiaires du Parlement européen de 2008 à 2009, Alejandro Jimenez Garcia faisait entendre ses critiques face aux résignés : « Les stages non éducatifs font rage et l’augmentation du marché du 'travail stagiaire' prend de plus en plus le pas sur des emplois réels. Si les jeunes acceptent les conditions précaires d’un stage, ce n'est pas par choix mais le plus souvent parce que c'est leur seule alternative face au chômage ».

Generation PGeneration P (pour Précaire, Prekär, Precarious, Precaria) qui a présenté en novembre dernier sa pétition pour des stages équitables au Parlement européen, est forte en Allemagne ou en France.

Mais comment mobiliser les jeunes européens de Bruxelles qui ne croient pas plus aux chances d’une initiative citoyenne qu’à l’efficacité d'une politique européenne sur la question ? A l’instar des journées sans immigrants aux Etats-Unis, peut-être nous faut-il la semaine européenne sans stagiaire qui révèlera le levier qu’ils représentent pour l’économie ?