C’est vraiment la fin pour l’une des bâtisses les plus célèbres de Berlin et pour les 80 artistes de diverses nationalités qui y avaient trouvé refuge. Le 4 septembre 2012, la HSH Nordbank a obtenu légalement, sous strict contrôle policier et en présence de quelques fonctionnaires, l’évacuation du Tacheles, maison d’art alternative située sur la Oranienburger Straße, dernier témoignage du lieu. En effet, c’est en 1990 que quelques artistes berlinois commencèrent à occuper la bâtisse afin d’éviter qu’elle soit démolie, assurant ainsi son avenir à l’aide d’une contrainte urbaniste visant à en certifier la valeur historique.

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La destruction de l’édifice fut évitée seulement au dernier moment, suite à une injonction du conseil communal de l’époque, et ce sans aucun engagement. L’association d’artistes obtient seulement en 1992 une inspection et une certification de mise en sécurité de l’édifice, déclaré statiquement en bonne condition par les ingénieurs représentants les autorités. Les premiers à s’y produire, sous la direction culturelle de Jochen Sandig, furent des artistes, des compagnies théâtrales, des orchestres de diverses types mais aussi d’autres extractions sociales, parmi lesquels l’Orphtheater, Henry Arnold, Régine Chopinot, Rike Heckermann, Lars-Ole Walburg, Sasha Waltz, Christopher Winkler et même récemment les musiciens de l’Orchestre symphonique allemand de Berlin.

La banque mettra en vente les ruines ainsi que la zone environnante, soit une surface totale d’environ 25 000 mètres carrés. Le porte-parole des artistes du Tacheles, Martin Reiter définit la journée comme suit : « Quand c’est fini, c’est fini et il faut le reconnaître. Nous sommes prêts à accepter que la maison soit vidée. Je reste tout de même d’avis qu’il s’agit là d’un hold-up réalisé avec l’autorisation de la police. » Une déclaration qui s’accorde bien avec le nom du lieu : « Tacheles » vient en fait du yiddish « parler franchement ».

Les autorités locales se sont assurées que l’intérieur de l’immeuble soit vidé, elles en ont scellé toutes les entrées et ont laissé planer pour la première fois depuis 22 ans le silence sur les ruines de la Kunsthaus.

« Nous nous sommes longtemps battus, ces derniers temps en vain. Aujourd’hui nous cédons à la logique du profit », affirme, non à tort, Linda Cerna, à la tête de l‘association Tacheles. Les quarante artistes restés ont continué à travailler dans les ateliers de l’édifice jusqu’au dernier jour, et ce malgré l’occupation de l’endroit décidé par les avocats et les banquiers. Les protestations, qui ont afflué de toutes parts, la mobilisation et la participation d’autres artistes, du grand public, ainsi que les manifestations n’ont servi à rien. Les chiffres enregistrés par le Tacheles – 500 000 visites annuelles – non plus. Le greffier, escorté par la police, n’a trouvé aucune résistance et l’édifice a été évacué de façon pacifique.

Aucune intervention. Même pas de la part de l’organisme de protection des biens culturels pour préserver au moins le patrimoine historique représenté par l’immeuble, construit en 1904, ayant survécu à deux guerres mondiales, au nazisme et à la RDA, constituant ainsi un véritable symbole de la libération de la ville et de la réunification allemande : il sera donc abattu au profit de quelques hôtels ou centre commerciaux de luxe. Les artistes et l’association ne demandaient pourtant rien de plus qu’un régulier contrat de location.

Une activité induite, bien qu’indirecte, existait déjà : que fait-on des centaines de touristes qui visitaient chaque jour le Tacheles, où ils restaient ensuite, ou des nombreux services commerciaux et touristiques des alentours ? Pourquoi ne pas penser à une expropriation et à une activité régulière de la Kunsthaus favorisant la conservation d’un patrimoine historique unique de la ville ? Une telle logique de marché, de profit doit-elle vraiment toujours prévaloir ? Il semblerait qu’il existe également une « noblesse » pour les édifices de valeur historique et culturelle, vu l’investissement de millions d’euros pour la restructuration de la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche (Église du Souvenir de Berlin) sur la Ku’Damm. Le clocher de cette dernière était en ruine, certes, mais cela constituait un témoignage indélébile des blessures jamais cicatrisées des bombardements et d’une grande tragédie comme la Seconde guerre mondiale.

C’est la fin d’une légende mais le début d’un mythe à garder en mémoire pour les générations futures

Mais il ne faut oublier ni l’argent offert aux services commerciaux et aux locaux situés au rez-de-chaussée de l’édifice pour déménager un célèbre café-bar, un cinéma et une boîte de nuit attirant de nombreux jeunes berlinois, ni la pression légale destinée à intimider les nombreux artistes accueillis, dépourvus de moyens efficaces pour subventionner leur propre « protection » par des avocats. Il faut en fait se rappeler la violence manifestée à l’égard d’un des maîtres de la maison, Alexander Rodin, illégalement chassé de son bureau du cinquième étage par vingt gardes du corps en décembre 2011.

Aujourd’hui, les ruines silencieuses de l’obscur édifice tatoué par les nombreux artistes qui en ont caractérisé et définitivement changé l’aspect austère sont encore debout, du moins pour l’instant. C’est la fin d’une légende mais le début d’un mythe à garder en mémoire pour les générations futures, parmi tous les fantômes de cette ville en éternel et en frénétique devenir. L’association déménagera du quartier du Mitte à celui, plus périphérique mais non moins effervescent, de Neukölln. Il ne nous reste plus qu’à l’accepter, si possible avec le sourire. C’est aussi ça Berlin.

Photos : Une (cc) keoshi/flickr; Texte: (cc) corscrj/flickr.