4 femmes et un coup fin : grimer l'extrême droite

Article publié le 21 janvier 2013
Article publié le 21 janvier 2013
« Les extrémistes de droite font de plus en plus appel aux figures féminines. Soit en les élevant au statut de leader, c’est le cas de Marine Le Pen, soit en les désignant comme les principales victimes de l’immigration. » Avec ces mots, Jean Hurstel a inauguré les trois jours de débats proposés par Banlieues d’Europe à Turin.
Cette année, les rencontres ont été dédiées à la montée des nationalismes en Europe. Nous avons rencontré à Turin quatre jeunes femmes s’opposant à l’image des extrémismes.

Selon le président de Banlieues d’Europe, les 18% du Front National aux élections présidentielles sont le signe d’une régression dans la société. « Le chômage de masse, la dégradation des services publics, les politiques d’austérité sont des occasions formidables pour les nationalismes. » Face à ce danger, les 300 associations et partenaires du réseau se trouvent en première ligne. « Les artistes doivent mettre en avant un imaginaire différent de celui, mortifère, édifié par les nationalismes », a poursuivi Jean Hurstel devant une audience réunie dans la salle de la Paroisse Gesù Redentore à Turin.

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L’organisation, née en 1990 à Strasbourg et depuis délocalisée à Lyon, regroupe des opérateurs culturels, des artistes et des associations œuvrant pour un renouveau démocratique « par le bas ». La création en 2004 à Bucarest de « Banlieues d’Europ’est » a fait suite à l’expansion de l’Union européenne vers l’Est et fait le pont entre les artistes et les activistes du continent. Depuis, 19 rencontres annuelles entre les associations ont eu lieu. A chaque fois, c’est un cortège d’humanité qui se donne rendez-vous dans une ville différente bravant les frontières et les kilomètres. Cette année, c’est au tour de Turin. En janvier 2013, « la caravane de la diversité » - comme j’aime à l’appeler – fera de nouveau étape à Lyon.

Stalker Teatro : l’art transitif

Dans les banlieues, la société met ce qu’elle ne veut pas voir, la nouveauté qu’elle ne peut pas absorber.

Turin est la ville de Gabriele Boccaccini et de ses créations les plus réussies, Stalker Teatro et Officine Caos. Le metteur en scène montre un art qui s’insinue dans les lieux de privation, dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques. Il répond négativement à une question faite dans le public, est-ce que l’art ne devrait pas avoir une « forme thérapeutique ». Au contraire, l’art de Boccaccini est un art en faveur des artistes souvent marginalisés et relégués à être « thérapeute » ou « assistant social » de seconde zone.

Boccaccini l’appelle « art transitif » et il prend forme dans les lieux de malaise social. Il suffit de penser aux Officine Caos, installées dans le quartier périphérique de Turin, La Vallette, proche de la prison, aux scénographies du Stalker Teatro, qui prévoient la participation d’acteurs non professionnels (Boccaccini les appellent « les spect-acteurs ») appartenant à différents groupes sociaux (détenus, malades...).

Nous pourrions continuer en vous racontant les danses de Mihai Mihalcea, chorégraphe roumain, les représentations dramatiques en pleine guerre yougoslave du Mostar Youth Theatre de Sead Djulic, les documentaires sur les renvois des clandestins de Zalab Tv. Mais il y a quelque chose que nous ne voulons pas oublier dans les paroles de Jean Hurstel : la « féminisation » en acte de l’extrême droite. Le choix d’une image féminine, et donc rassurante, pour dissimuler un passé et un présent faits de xénophobie et de violence.

Banlieues, idées en transit

L’antithèse de Marine Le Pen nous l’avons trouvé chez Angela, Floriana, Alessia et Bianca qui travaillent pour rétablir les réseaux brisés, les contacts oubliés et les relations perdues entre les peuples.

Angela Saade est Libanaise et vit depuis dix ans en France. Elle est l’âme de Tabadoléchange » en langue orientale), une association à but non lucratif dont l’objectif est de promouvoir des projets artistiques entre les jeunes de trois pays, le Liban, la France et la Syrie. « Le Liban est une éponge, les conflits identitaires dans la région se répercutent sur la population désarmée », déclare Angela durant l’entretien. « Ce sont aussi nos banlieues, là où nous travaillons. Où la société met ce qu’elle ne veut pas voir et la nouveauté qu’elle ne peut pas absorber. Mais c’est là que se trouve l’énergie créatrice. Si la société ne va pas à la rencontre de la banlieue, tôt ou tard elle mourra. » « Créer ensemble », « Marchons entre villages au Liban », « Regards sur la rue », sont autant de projets réalisés par l’association. Le mot d’ordre est de faire référence aux zones de transit habituelles, à l’éphémère et aux migrations. Le voyage permet aux jeunes impliqués de s’immerger dans un milieu différent et de mettre en question leurs points de repère habituels (« malheureusement les Syriens n’ont pas pu nous rejoindre à cause de la guerre », nous dit Angela avec une certaine tristesse).

Aux cotés d’Angela, Alessia et Bianca, deux « performeuses » du Stalker Teatro. Bianca a étudié aux Beaux Arts et croit que « l’art des élites n’existe plus, que l’art répond aux grandes questions de la vie d’aujourd’hui. Particulièrement celles des catégories défavorisées et des jeunes ». Puis il y a Floriana, étudiante en anthropologie à Turin et bénévole dans la banlieue de Lyon pour la Maison des Passages, où elle travaille auprès de nombreuses femmes les aidant à transmettre leur culture d’origine à leurs enfants. « Banlieues d’Europe fait un travail très intéressant, dit-t-elle en simple spectatrice. Les associations ont besoin de dialoguer avec les institutions, pour transmettre leur connaissance des problèmes sur le terrain et leur expertise pour les résoudre. »

Ces quatre femmes ne feront certainement pas peur à Marine Le Pen. Mais puisque l’extrême droite s’est inventée un masque aux traits féminins, on ressent la nécessité pour notre société d’avoir des femmes en chair et en os afin de prouver qu’elle a encore un visage humain.

Photo :Une © page facebook de Banlieues d'Europe; Texte © Stalker Teatro, © Angela Saade