25 avril au Portugal : «Le peuple est celui qui commande le plus» ?

Article publié le 21 avril 2011
Article publié le 21 avril 2011
Le 25 avril 1974, l’une des plus anciennes dictatures européenne chutait. La révolution des Œillets faisait tomber le régime salazariste, vieux de 48 ans, au son des paroles de Zeca Afonso : « Le peuple est celui qui commande le plus ». En 2011, les Portugais ont donné les commandes à la troïka FMI-BCE-UE et l'avenir n'est pas chantant.
Comment les Portugais abordent-ils le 37ème anniversaire de la Révolution des œillets ?

Pour comprendre l’importance du 25 avril au Portugal, il faut revenir 37 ans en arrière. De 1933 à 1974, le pays de 9 millions d’habitants a vécu sous le régime de l’Estado Novo, incarné par la figure de Salazar, à la tête du pays de 1933 à 1968. Sous ce régime fasciste gouverné par un parti unique, les Portugais ont vécu aux marges de la société européenne. En pleine décolonisation, le Portugal luttait pour maintenir son empire, quitte à imposer un service militaire obligatoire de 4 ans. 

25 avril 1974 : espoir et démocratie

25 avril 1974. A 0h25, la radio nationale diffuse « Grandôla vila morena », du chanteur engagé Zeca Afonso. « Le peuple est celui qui commande le plus », cantonne la voix de l’artiste communiste si souvent censuré. C’est le signal qu’attendent les jeunes officiers du Mouvement des Forces Armées pour commencer la Révolution. A la tête de troupes militaires, de jeunes capitaines investissent Lisbonne et font tomber le régime dictatorial en une journée. Seuls quelques membres de la police secrète seraient décédé au cours de l’opération. Après 48 ans de dictature, le Portugal se modernise et rattrape une bonne partie du retard de développement accumulé, aidé en cela par l’intégration aux Communautés européennes le 1er janvier 1986.

« Je n’aurais pas fait le 25 avril si j’avais su... »

Au tout début de la crise économique mondiale, l'heure est encore à la décontractionNous sommes en 2011 et le Portugal est au plus bas. S’il n’est pas en banqueroute, en tout cas c’est ce qu’assure le ministre des Finances Fernando Teixeira dos Santos, il n’en est pas loin. Le gouvernement du socialiste Socrates n’a pas tenu : acculé à la démission après le refus de ses mesures d’austérité, il prédit « des conséquences gravissimes ». En attendant les élections anticipées du 5 juin, les Portugais voient déjà les salaires des fonctionnaires diminuer, les retraites être gelées, les taxes sur la consommation et les impôts augmenter. Les jeunes diplômés ont de grandes difficultés pour trouver un emploi au point qu’un diplômé sur dix quitte le pays. Dans une telle situation, la tête n’est pas vraiment aux célébrations. Le 13 avril dernier, on pouvait lire la déclaration suivante faite par l’un des capitaines de la révolution dans le journal Público : « Je n’aurais pas fait le 25 avril si j’avais su que nous irions vers une telle situation. J’aurai démissionné de mon poste d’officier de l’armée et je serais peut-être parti pour l’étranger, comme beaucoup de jeunes actuellement. » De nombreuses personnalités se sont exprimées contre les propos d’Otelo Saraiva de Carvalho. Ils illustrent pourtant avec acuité le mécontentement actuel d’une partie de la population portugaise. 

Professeur d’économie et sciences sociales à l’Université de Coimbra, Elisio Estanque note depuis plusieurs années des signaux de baisse de confiance dans le système démocratique au Portugal. Le pessimisme du peuple augmente proportionnellement à son sentiment de corruption du personnel politique. Conséquence directe, l’abstention atteint des records : environ 50% lors des élections présidentielles de janvier 2011. Bien que l’extrême-droite soit insignifiante au Portugal, il remarque qu’une certaine nostalgie des temps fascistes se ressent parfois dans certains propos : « La démocratie fonctionne mal et la classe politique est déliée des problèmes de la population », insiste Elisio Estanque.

« Le peuple est celui qui commande le plus » ?

« Les personnes ne pensent pas vraiment au 25 avril. Elles sont préoccupées par la situation actuelle, elles ont peur du futur », évalue de son côté Liliana Valente, journaliste politique au quotidien national I. Le 25 avril est une date très importante pour tous ceux qui l’ont vécu, mais selon elle, « les plus jeunes n’imaginent pas toujours les conditions de vie au Portugal pendant la dictature et les conséquences du 25 avril. » Et pourtant, les paroles de la chanson de Zeca Afonso « le peuple est celui qui commande le plus » devraient résonner dans la tête de plus d’un jeune portugais. Face à la troïka FMI-BCE-UE qui va imposer de nouvelles mesures économiques au pays, ils se demandent s’ils n’ont pas perdu les commandes. Malgré cela, Liliana Valente estime que « les Portugais commence à prendre conscience de l’importance de l’Union Européenne. Nous devons maintenant rendre des comptes aux autres pays européens, comme l’Allemagne ou la France ». Signe que l’UE se diffuse ici, Angela Merkel, quasi inconnue il y a quelques mois, est maintenant le personnage central de nombreuses blagues.

Des manifestations ont bien été organisées pour défendre les acquis sociaux qui ont suivi la révolution des Œillets, mais sans résultat. « Les travailleurs sont mécontent des syndicats. Mais le patronat et le gouvernement ne nous aident pas en facilitant les licenciements et en diminuant les indemnisations », explique Antonio Cardoso Lopes, syndicaliste de l’UGT (União Geral de Trabalhadores, l'un des deux principaux syndicats du pays). Aujourd’hui, plus que la célébration du 25 avril, les Portugais attendent avec angoisse le nouveau programme d’austérité qui devrait être rendu public dans les prochains jours.  

Photo : Une (cc)José Goulão/flickr ; Célébration en 2007 : Grumbler %-|/flickr