2051 : l'année où l’on décida de refonder l’UE

Article publié le 15 mai 2013
Article publié le 15 mai 2013
Nous publions cet article le 27 avril 2051. Pour la première fois depuis plus de vingt ans, les chefs des différents gouvernements européens se retrouvent lors d’un sommet de discussion.

L’air de Reykjavik est pur. Pas comme celui qui règne dans le champ de ruines qu’est le reste de l’Europe. Après avoir sagement échangé quelques poignées de mains, après s’être fait mitrailler par la lumière aveuglante du bataillon d’appareils photo (en souriant, mais avec pudeur : les sanglantes blessures d’une guerre qui a fait plus de 100 millions de morts ne cicatrisent pas de si tôt), ils se retrouvent enfin entre eux, loin des photographes pénibles et des journalistes indiscrets, à huis clos.

« Cette maudite guerre, c’était la faute des Hongrois, et de personne d’autre. » Borec, détenteur du pouvoir slovaque, laisse libre cours à la colère qu’il a accumulée. C’est seulement la semaine dernière qu’il est rentré de son exil au Sénégal. « Après tout, les Hongrois ont envahi notre pays illégalement. »

« Nous n’avions pas le choix », se justifie Orban III, monarque dont le royaume, la Grande Hongrie, est dévasté. « Nous devions protéger la minorité hongroise. » Il lance un regard noir à Queen Vicky, fraîchement couronnée reine des Britanniques et des Bretons : « Si quelqu’un est responsable du déclenchement de cette guerre, alors c’est bien vous, les Britanniques », éructe-t-il à l’attention de l’intéressée. « Vous avez mis notre pays à feu et à sang avec vos drones aériens ! »

« Ce n’est certainement pas de notre faute », rétorque la jeune Queen, fronçant le nez comme seuls savent le faire les aristocrates: « We had no choice ! Après tout, nous avions un traité d’assistance mutuelle avec la Slovaquie. »

« C’est la fédération d’Allemagne du Nord qui porte la responsabilité de la guerre ». Le pape Pie XIII, qui administre provisoirement les affaires de l’Etat italien depuis la déposition du régime militaire (lequel avait usurpé le pouvoir jusqu’à ce que le peuple, réduit à la misère, se révolte contre lui), écume de rage. « En refusant d’utiliser l’euro méridional, vous avez signé l’arrêt de mort de notre nouvelle monnaie ! »

Euro méridional et mark alpin

« Nous n’avions pas le choix », se défend le baron Von Wintersmorgen, chancelier d’Allemagne du Nord, tandis qu’il frise son élégante moustache blonde en la tortillant entre ses doigts. « Après tout, il nous fallait protéger nos investisseurs. Si nous n’avions pas réagi, la France aurait fait dégringoler notre bourse avec son euro méridional surévalué. »

« C’est ridicule », proteste Leroc, Première ministre française, outrée. « Si vous n’aviez pas cessé de reconnaître notre monnaie, nous n’aurions pas eu à fermer nos frontières aux marchandises allemandes. »

« Foutaises », répond le représentant de l’Autriche et de l’Allemagne du Sud, qui est aussi le PDG de Daimler-Bosch-Siemens, la société d’actionnaires au pouvoir. « L’Allemagne n’existait déjà plus à cette époque. Le Sud, étant plus fort économiquement, s’était rallié à l’Autriche et avait choisi d’utiliser le mark alpin. »

« C’est la faute de la Turquie. » Rousos, le leader de la révolution grecque, s’agite dans son uniforme vert olive, prenant à partie le général turc Gürsüs. « Après l’échec de votre adhésion à l’UE, vous et vos Turcs avez envahi Chypre sans crier gare et occupé le pays par la force. »

« Il s’agissait seulement de la moitié », rectifie Gürsüs, pas intimidé pour deux sous. « L’autre moitié nous appartenait déjà. D’ailleurs, nous n’avions pas le choix, il fallait protéger le peuple chypriote de la guerre civile qui était sur le point d’éclater. »

La querelle se poursuit. Les Lettons accusent les Polonais, les Espagnols accusent les Catalans, et la Suisse, qui, sur injonction de ses banques, a déjà changé plusieurs fois de camp, accuse les pays d’Europe de l’Est. Il s’en faut de peu pour que ces dirigeants ne brisent à nouveau une paix fragile, et rappellent aux armes leurs troupes exténuées.

« Nous aurions dû communiquer davantage »

« Personne ne voulait de cette guerre. » Olivares, le représentant du conseil portugais des sages, parvient enfin à couvrir de sa voix le brouhaha des esprits échauffés. Les brailleurs se taisent, stupéfaits.

« Personne », renchérit son collègue finnois, Rutiainen, chef des Lappons. « Mais tout est allé si vite à l’époque… »

« Oui, qui aurait cru que l’Europe péricliterait si rapidement ? » Même le putschiste suédois Lenny Hellström s’est mis au diapason. « On avait pourtant essayé de maintenir une zone de libre-échange, après la disparition de l’UE, non ? »« Nous aurions dû communiquer davantage », marmonne l’épouse du président lituanien Kaukova. Elle remplace son mari, ce dernier étant malade.

« Mais comment ? Nous n’avions plus de parlement commun », objecte Dolli, le procurateur maltais. « C’est vrai », dit Hans-Peter Gruber, combattant indépendantiste du Haut-Adige. « Le peuple avait tout simplement fini par en avoir assez de cette Union européenne. »

« Ça, c’est parce que les gens n’avait plus de travail ni d’avenir pendant la crise économique », ajoute O’Neil, le magnat irlandais des médias qui représente la démocratie directe instituée dans la république insulaire. Lors des élections, organisées via Facebook, il avait obtenu presque deux fois plus de « likes » que son adversaire socialiste.

« Charité bien ordonnée commence par soi-même », fait remarquer Eyk, dirigeant de la Sainte nation flamande. « Il paraît que cette Union était très bureaucratique », ajoute l’impératrice honoraire de Roumanie, Comeci, d’une voix nasillarde. Tous hochent la tête en signe d’approbation, parce que c’est ce qui est écrit dans les blogs d’histoire.

« Je crois que nous devrions refonder cette Union », propose la reine Vicky. « Il semble qu’elle ait été indispensable au maintien de la paix européenne. »

« Il paraît même qu’elle a eu le prix Nobel de la paix, bien que ça n’ait pas intéressé grand monde à l’époque », déclare Hrnic, le leader ouvrier des Croates. « Hum », intervient Markovic, le sultan de Bosnie-Macédoine. « C’est que la paix n’est pas quelque chose qui va de soi. »

De nouveau, tous hochent la tête. Puis ils quittent leur huis clos pour aller à la rencontre des journalistes et des photographes, dehors, à l’air pur d’Islande. Ils s’en vont annoncer leur décision aux peuples d’Europe.

Photos : (cc)narghee-la/flickr;  Texte (cc)motorpsykhos/flickr, (cc)Jorn Izerda/flickr