2016 : la fin de leur monde

Article publié le 21 décembre 2016
Article publié le 21 décembre 2016

2016 annus horribilis ? Le Brexit, Donald Trump, le terrorisme, Alep… laissent penser que les 12 mois qui nous précèdent ont été les pires que nous avons connus depuis longtemps. Pourtant, cette année nous offre aussi l’occasion d’une remise en question sans précédent sur tout un système de croyances et de repères auquel beaucoup faisaient confiance. Guillaume, le premier. 

Il aimait beaucoup ces moments-là. Guillaume vient de partager avec plaisir son expérience lors d’une table ronde consacrée aux nouvelles formes d’activisme numérique. Cela fait plusieurs années qu’il essaie de mettre au point une plateforme sur laquelle il est à fois simple, ludique et efficace de participer. Son grand truc ? Les micro-engagements qui font que la politique aurait une signification pour tout le monde.

Son projet, il l’a appelé Blast. Parce que ça sonnait bien et que ça peut vouloir dire « onde de choc » en anglais. 2 ans qu’il bosse dessus, 3 mois qu’il vit en vase clos. Si bien que le « Civic Forum » auquel il vient de participer lui a fait un bien fou. Au bout d’un certain temps à passer le nez dans son propre projet, on en vient à penser que tout le monde va le prendre pour le nouveau Facebook. Évidemment, non. Une heure durant, il a dû expliquer les grandes lignes de Blast, rappeler qu’il s’appuie sur une certaine idée du micro-activisme et raconter qu’il s’agit – par exemple - de publier l’histoire d’une jeune femme qui a décidé d’arrêter d’acheter des boites de thon en signe de protestation contre la surpêche, pour que cela marche. Ça fait du bien de parler d’un projet qui pousse dans l’ombre d’un appart pendant des mois. Mais ça fait autant de bien de relever le nez et de se rendre compte qu’il se passe un truc avec le projet des autres. Kevin et Florence de Kialatok, une entreprise sociale qui propose des ateliers de cuisine à des immigrés. Jakob, ce jeune Allemand qui a racheté un bateau pour aller sauver des migrants. Ou Alexander, ce designer graphique ukrainien qui a lui-même confectionné le plan de réseau des transports publics de sa ville.

Dehors, il ne fait beau mais il y a comme une chaleur. Le championnat d’Europe de football souffle sur de bons souvenirs. Tandis que les Bleus charrient autant d’espoirs que de victoires, les gens commencent à croire à nouveau en la France black-blanc-beur, parenthèse enchantée de 1998 quand l’équipe de France a remporté la Coupe du Monde. Le pays danse à nouveau et même si Guillaume n’aime pas le foot, il doit bien avouer que l’Euro 2016 irradie comme il faut les spécificités de  la société française : l’identité, l’intégration, le vivre-ensemble... Finalement, c’est une pause bienvenue qui vient suspendre un printemps particulièrement compliqué. Lorsqu’il traverse la Place de la République, il  sourit. La statue monumentale a été lavée des messages, des bougies et des graffitis griffonnées en hommage aux victimes des attentats de Paris, de Copenhague, de Bruxelles mais aussi aux réfugiés ou aux défunts syriens. Il ricane carrément quand il se rappelle ce qu’il avait gueulé à un mec qu’il ne connaissait pas lorsque la place était encore jonchée de cabanes, de barricades, de tribunes et d’idées. « Tu verras, ils vont être capables de nous foutre une putain de fan-zone ici, et il est hors de question que ce qu’il se passe ici soit sponsorisé par Coca-Cola. » À l’époque, il n’y a pas si longtemps, « Répu » était devenu l’épicentre d’un mouvement international baptisé Nuit Debout. Lancé par des gens en colère et alimenté par des intellectuels antilibéraux, la place était devenue une sorte de cour des miracles de la politique en train de se faire. Des représentants de commissions aussi disparates que l’organisation de la lutte sociale ou l’antispécisme se succédaient sur l’estrade. Des milliers de personnes venaient partager leur expérience et leur opinion de citoyens. Des jeunes et des vieux. Des femmes et des hommes. Tous animés par un désir de changement et l’envie d’avoir leur mot à dire dans un petit événement social qui grossissait.

Il avait adoré. Cette initiative – portée on-ne-sait-trop comment par un journaliste François Ruffin et son film social Merci Patron – avait un mois durant réussi à fédérer une partie de la population autour d’un moment politique nouveau. À l’heure où l’on répète que la plupart des gens sont cons et apolitiques, c’était important. Ça a capoté. Certes. Le mouvement sans tête est arrivé au bout de son élan sans savoir comment trop sauter. Pas de leader, pas de position, pas de direction. Mais qu’importe, pour lui il avait montré qu’on pouvait encore parler de « prise de conscience », qu’un réveil était encore possible face à l’attentisme et au défaitisme ambiant colporté par les meneurs d’opinions patentés. Nuit Debout, ça l’avait inspiré. Blast en est l’incarnation 2.0. Il en avait profité pour faire ce qu’il savait faire avec ses bases en coding et sa théorie du design. Persuadé que les gens étaient rentré chez eux moins bêtes, il fallait profiter de l’instant comme on dit, pour leur offrir une traduction de leur engagement simple et facile d’accès. La première version de l’app sur Androïd est partie comme un boulet de canon : 5 000 téléchargements en une semaine. Depuis le lancement, il y a quelques semaines, c’est 200 à 300 de plus par jour. Toujours plus d’histoires quotidiennes de gens qui fomentent une révolution depuis leur supermarché. Il sirote sa pinte. La France joue contre la Suisse ce soir. Ça sent bon...

9 novembre 2016. Réveil sur une énorme gueule de bois. Après avoir enchaîné les pintes, une dalle immense l’avait pressé au Mc Do de Ménilmontant où il avait finit par parler politique avec un vigil. « Improbable qu’il passe », avait-il lancé en croquant dans son hamburger à 2 balles. « Attention quand même hein...», lui avait répondu le vigil dans un grand sourire. Au lit, il s’était endormi sur la nuit américaine avec des sentiments mitigés. Son fil Twitter lui disait que tout allait bien mais « attention quand même » faisait de l’écho sous la couette. Le radio-réveil avait sonné plus fort que d’habitude. Un humoriste de France Inter gueulait « J’ai gagné » avec un accent américain. C’était bizarre. Jusqu’au journal de 8h et la voix cristalline du présentateur qui annonce que Donald Trump est tout près d’être président des États-Unis. C’est bizarre. Ce n’est pourtant pas la première fois que la radio le plaque au fond du lit. Le Brexitles attentats de Nice. Il avait vécu comme une descente à vide. En trois semaines, les évènements l’avaient rendu brouillon. Il n’obéissait plus à sa discipline quotidienne. Il mangeait mal. L’envie pressante d’avoir quelque chose à dire sur les événements de son époque prenait le pas sur la pensée. Guillaume avalait les pages de journaux où des éditorialistes se battaient sur le sens à donner à cette moitié de 2016. En quelques mots, en quelques formules.

Au départ, il s’était consolé avec l’idée que ce qu’il se passait créeraient des vocations. Il se renseignait plus, lisait davantage, s’inquiétait de ce qu’il se passait à Istanbul et à Alep. Il avait même frappé à la porte du bureau parisien de Mohabit hiflt, un projet berlinois qui a pour objectif de faciliter les démarches administratives des réfugiés. Cet été, il s’était gavé de livres. C’était thérapeutique et ça lui rappelait son père qui avait relu Le Journal d’Anne Franck au moment où Jean-Marie Le Pen était passé au second tour en 2002. Puis à la rentrée, Paris avait de nouveau imprimé son rythme infernal sur son quotidien. C’est dingue la vitesse avec laquelle cette ville pouvait vous bouffer : l’impression de n’avoir le temps de rien faire et les jours qui passent aussi vite que les illusions.

Guillaume avait une soudaine envie de dégueuler. Le journal de 9h venait de confirmer l’impensable : Donald Trump possédait suffisamment de grands électeurs pour être officiellement déclaré président des États-Unis. Ça lui avait fait littéralement l’effet d’un coup de poing dans le bide. Plié en deux, il reprend son souffle au milieu du salon. Comme s’il trouvait cela soudainement ridicule, il se relève, s’assoit à table et déjeune. Depuis ce jour, les évènements sociaux et politiques qui animeront sa vie de citoyen alterneront entre la surprise et la stupéfaction : la Primaire à droite, la démission de François Hollande, celle du président du Conseil italien, Matteo RenziBlast continue de tourner, plutôt bien d’ailleurs. Les gens continuent à donner leur vision des choses au travers d’exemples très personnels. Mais pour la première fois, Guillaume se demande si tout cela a un sens. Il louche désormais sur la plateforme en se répétant que les contributeurs sont les derniers illuminés de sa génération. Comment est-ce possible ? Plus aucune grille de lecture ne peut expliquer ce à quoi il assiste actuellement. Aucun édito, aucun essai, aucun livre. Reste, une lourde défaite du sens, la perte de tout un système de repères sur laquelle tout reposait et une désagréable sensation de s’être fait manipuler. Ce dont on riait au départ est soudainement devenait très sérieux. Guillaume ne sait pas ce qu’il se passe.

Il faisait une chaleur à crever. On l’avait invité sur le plateau d’une émission politique pour parler de Blast et des nouveaux outils d’engagement. Dans les coulisses, trois autres jeunes partagent leurs opinions sur la candidature de Manuel Valls à la présidence de la République et expliquent avec passion et conviction leurs propositions pour répondre au fossé de plus en plus inquiétant qui se creuse entre la politique et la jeunesse. Selon une récente enquête, sur plus de 20 000 jeunes français âgés de 18 à 34 ans, 99% d'entre eux considèrent les politiques comme corrompus tandis que 87% ne font aucune confiance aux médias. Coincé dans un coin des loges, Guillaume observe en spectateur les trois jeunes rivaliser d’envie pour inverser la tendance. Il détestait ces moments-là...

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2016, année pourrie ? Oui clairement. Mais ce n’est pas une raison pour rester là sans rien faire. La rédac a donc décidé de revenir sur la folie des douze derniers mois avec une seule règle bien précise : s’autoriser tous les droits. Fictions, histoires drôles et articles écrits en roue libre, Best Year Ever va même peut-être vous rendre nostalgique.