20000 Days on Earth : Nick Cave, l'alien

Article publié le 18 février 2014
Article publié le 18 février 2014

« Quand j'ai com­pris le sens d'une chan­son, elle ne m'in­té­resse plus ». Que fait exac­te­ment Nick Cave, ce demi-dieu du rock al­ter­na­tif, lors d'une jour­née or­di­naire ? Dans 20,000 Days on Earth (2013), Cave chante et parle, et nous fait rire en nous ra­con­tant des anec­dotes sur Nina Si­mone. Et encore une fois, le monde rem­pli de folie de ce mu­si­cien aus­tra­lien dé­coiffe.

« À cette époque, je pou­vais chan­ger le temps en fonc­tion de mon hu­meur. Il n'y a que mon hu­meur, jus­te­ment, que je n'ar­ri­vais pas à contrô­ler »Nick Cave se pa­vane sous le ciel plu­vieux de Brigh­ton (au sud de l'An­gle­terre) en ar­bo­rant une mine mi-mo­rose, mi-son­geuse. Les mouettes crient. Vêtu d'un com­plet noir, les che­veux noirs jus­qu'aux épaules et de grosses bagues en or, Nick se pro­mène le long du bord de mer, tel un alien qui vi­site notre pla­nète. Cave lui-même se voit comme un can­ni­bale : « avec de grosses lèvres, des pom­mettes saillantes et un os placé en tra­vers du nez ». Un can­ni­bale qui au­rait vécu 19999 jours sur notre pla­nète et qui au 20000 ème, au­rait cessé d'être un hu­main. 

Que fait Nick Cave quand il n'est pas sur scène ?

Jane Pol­lard et Ian For­syth, dans le do­cu­men­taire 20,000 Days on Earth (sorti en 2013), ra­content le dé­rou­le­ment de cette 20000 ème jour­née fic­tive du mu­si­cien et de l'homme Nick Cave. Le scé­na­rio de ce film, dans le­quel on re­trouve la vie du mu­si­cien, ses chan­sons, ses poèmes et ses sou­ve­nirs, a été en par­tie écrit par Cave lui-même. Bien que l'on soit en droit de se de­man­der s'il s'agit réel­le­ment d'un do­cu­men­taire, la qua­lité poé­tique des textes à elle seule contri­bue à faire de ce por­trait un chef-d'oeuvre. Par exemple, lorsque Cave ren­contre son ami War­ren Ellis, le mu­si­cien barbu du groupe The Bad Seeds, et se sou­vient d'un concert de Nina Si­mone : « le soir, Nina était de mau­vaise et hu­meur et ne vou­lait qu'une chose : du cham­pagne, du coca et des sau­cisses ». Avant d'en­trer en scène, la voilà qui col­le son che­wing-gum sous son piano à queue. Ellis est alors allé l'en­le­ver et a conser­vé ce che­wing-gum, pour la pos­té­rité. 

Bande an­nonce de « 20,000 Days on Earth » (2013).

Avec des his­toires comme celles-ci, 20000 Days on Earth est bien plus qu'un récit de la vie d'ar­tiste de Nick Cave, qui est né à War­ra­ck­na­beal (Aus­tra­lie) en 1957. Pour Pol­lard et For­syth (les deux réa­li­sa­teurs), il s'agit avant toute chose de per­mettre à Cave, grâce à une mise en scène très fil­mique, de se dé­voi­ler avec sa mu­sique et toutes ses va­ria­tions poé­tiques. Les mo­no­logues de Cave et les prises de vues en stu­dio sont en­tre­cou­pés de dia­logues avec des ar­tistes parmi les­quels Blixa Bar­geld et Kylie Mi­nogue, tan­dis que l'on voit des ar­chi­vistes tra­vailler à la Nick Cave Collec­tion du Cent­re des Arts de Mel­bourneNick Cave, qui com­pare sou­vent la pres­ta­tion sur scène du ro­cker à celle d'une di­vi­nité, s'y ré­vèle d'une éton­nante sim­pli­cité. 

un joyeux bor­del et des com­po­si­tions gé­niales

20,000 Days on Earth fait le por­trait d'un grand pen­seur, qui se ré­jouit d'em­ployer des mét­aphores sau­vages et une langue poé­tique, qui in­vente chaque matin de nou­velles his­toires ta­pées à la ma­chine, tout en écri­vant des chan­sons. Dans la vie, il s'agit tou­jours, selon Nick Cave, de ra­con­ter une his­toire, de trans­for­mer des sou­ve­nirs en mythes et de les adap­ter : « mais une fois que j'ai com­pris le sens d'une chan­son, elle ne m'in­té­resse plus ». Par consé­quent, les scènes les plus pas­sion­nantes sont celles où Cave est en stu­dio avec ses mu­si­ciens des Bad Seeds, où il im­pro­vise avec War­ren Ellis ou quand il di­rige une cho­rale d'en­fants fran­çais. Lors­qu'on écou­te ces mor­ceaux de chan­sons sur l'al­bum Push the Sky Away (sorti en 2013), la mu­sique y ap­pa­raît plus tra­vaillée et plus vi­vante.

Il se sou­vient aussi de ces jour­nées pas­sées à Londres, à l'époque où il ren­contre sa femme Susie : « à cette époque-là, j'étais un jun­kie, mais j'al­lais tous les di­manches à la messe. J'écou­tais le ser­mon du prêtre. Puis, je m'em­pres­sais d'al­ler à Por­to­bello Road pour y cher­cher ma drogue. Et ça m'al­lait : il y avait un peu de bien et un peu de mal ». Nick Cave ra­conte que Susie l'a alors sauvé : « elle me di­sait que je fai­sais là quelque chose de très dan­ge­reux qui pou­vait me coû­ter la vie. Je de­vais alors lui pro­mettre de ne plus ja­mais aller à la messe ». 

Bien que l'on re­trouve tous les ta­lents de Nick Cave (mu­si­cien, au­teur et ac­teur) dans 20,000 Days on Earth, il s'agit d'un por­trait simple et pu­dique : il n'était pas ques­tion de faire une ha­gio­gra­phie, qui au­rait été in­di­geste. « Tu dois re­con­naître tes propres dé­fauts. Ceux-ci font de toi la ca­tas­trophe hu­maine que tu es ». Mais ce 20 000ème jour fic­tif de Nick Cave sur notre pla­nète s'est sû­re­ment bien passé, car le côté « ca­tas­trophe » de ce­lui-ci s'est à peine ré­veillé lors de ses pro­me­nades à tra­vers Brigh­ton. Ceux qui n'aiment ni Cave ni sa mu­sique, ou qui at­tendent des ré­ponses pré­cises ne se­ront ce­pen­dant pas vrai­ment conquis par ce do­cu­men­taire. Pour­quoi Nick Cave ne mange-t-il pas d'an­guilles rô­ties avec des pâtes com­plètes ? Pour­quoi Blixa Bar­geld a-t-il quitté ce groupe ? Et pour­quoi re­trouve-t-on l'es­prit de Miley Cyrus dans une des nou­velles chan­sons ? 20,000 Days on Earth n'ap­porte pas de ré­ponses à ces ques­tions.  

Im­pro­vi­sa­tio­ns sur l'al­bum de Nick Cave « Push the Sky Away ».

Cela ne cor­res­pon­drait pas non plus à la ma­nière de ré­flé­chir de Nick Cave. Les choses qu'il com­prend l'in­té­ressent de toute façon assez peu : « il s'agit d'abor­der ce qui se cache sous l'ap­pa­rence des choses, comme  par exemple sous la bosse d'un monstre marin. Le but de ma mu­sique et de mes concerts est d'at­ti­rer ce monstre à la sur­face ». Lorsque Cave, dans une des der­nières scènes du do­cu­men­taire où l'on en­tend la chan­son « Ju­bi­lee Street », la chante en tra­ver­sant la scène vêtu d'un t-shirt en or scin­tillant, il s'en sort très bien, c'est cer­tain. Que ce soit des monstres, des aliens ou des can­ni­bales...  presque tout ce qui sort de l'or­di­naire semble conve­nir à Nick Cave. Même un os placé en tra­vers du nez lui irait par­fai­te­ment. 

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