16 h 58 : le temps s’est arrêté dans la rue D’Amelio

Article publié le 20 juillet 2015
Article publié le 20 juillet 2015

Vous rappelez-vous ce que vous faisiez le 19 juillet 1992 à 16 h 58 ? Vous rappelez-vous où vous étiez quand a explosé la bombe qui a tué Paolo Borsellino et obscurci le ciel de Palerme? La famille Marino* s’en souvient très bien.

Voici l’histoire de la famille Marino* qui vivait au deuxième étage du n°21 via D’Amelio en cette lointaine année 1992. Ils n'ont pas vécu l'attentat contre Paolo Borsellino depuis l'extérieur, comme les autres habitants de la ville dont les yeux hagards étaient rivés sur l'immeuble éventré au cœur de Palerme. Non, ils l’ont vécu depuis l’intérieur, dans leur propre salon.

Marta, la fille aînée, avait 17 ans et se rappelle chaque détail de cette journée. « Je me souviens que nous étions à San Martino, car nous passions tous nos étés là-bas », raconte-t-elle, « tout de suite après l’explosion, mes parents reçurent un coup de téléphone. Quelqu’un leur dit que la pompe à essence qui se trouvait au fond de notre rue avait explosé. Tout de suite après, ils reçurent d’autres coups de téléphone. Quand mes parents ont compris ce qu’il s’était réellement passé, nous sommes tout de suite rentrés à Palerme ».

Arrivés sur place, ils se retrouvèrent devant cette scène d’horreur que nous connaissons tous. Des voitures en feu, l’immeuble déraciné, des personnes de toutes parts, de la fumée et des cendres. Un cordon de sécurité empêchait les gens de passer. « Nous ne pouvions pas approcher de notre maison, car les secours ne savaient pas encore si cela était dangereux, si les fondations de l’immeuble avaient été endommagées ». Les jours suivants, aucun des résidents n’eut la permission de s’approcher de sa maison à moins d’être escorté par les Pompiers et les Carabiniers qui veillaient chaque nuit à ce que l’immeuble ne soit pas pillé.

La famille Marino, et les autres familles vivant dans cet immeuble, a tout perdu dans la fraction de seconde qui suivit l’explosion. Leur maison n’était plus que des décombres. L’onde de choc avait été si forte qu’elle avait provoqué un éboulement total de toute l’habitation. Les chambranles, les carreaux, les meubles s’étaient écroulés. « Il y avait une table en verre dans notre salon. Je me rappelle que quand mes parents l'ont achetée, il a fallu faire appel à trois hommes forts pour la ramener à la maison. Quand les policiers ont finalement autorisé mon père à entrer dans l'appartement, la table avait été projetée d’un côté du salon et le tapis qui se trouvait au-dessous se trouvait de l'autre côté ».

Il y avait aussi une horloge rouge dans la cuisine de la famille Marino. Elle est tombée à l’instant précis de l’attentat et est arrêtée depuis 23 ans sur cette heure maudite, comme un rappel. Le 19 juillet 1992, à 16 h 58.

Durant les mois qui ont suivi l’explosion, la Mairie de Palerme a relogé les familles de via D’Amelio dans des résidences privées. Les Marino ont vécu pendant presque quatre mois dans un logement via del Bersagliere. « C’était une situation provisoire », souligne Marta, « une toute petite chambre où nous dormions tous les quatre ensemble ».

Après s’être assuré de la stabilité de l’immeuble, la mairie demanda aux familles de préparer des expertises pour évaluer les dommages de chaque logement. « Là aussi, les choses ne furent pas simples. Mon père était propriétaire d’une entreprise de construction et dans l’expertise il ne signala que les dommages à la structure, c’est pourquoi nous fûmes les premiers de l’immeuble à retourner chez nous », raconte encore Marta. « Mais quand nous remîmes l’expertise aux responsables des inspections des lieux, ils demandèrent à mon père où était le reçu du pressing. Les autres habitants l’avaient inclus dans l’estimation ».

Les années suivantes, via D’Amelio est devenue un symbole de la lutte contre la mafia. Chaque année, les Marino assistent depuis leur fenêtre aux parades et aux défilés des élus et des politicards, entre cordons de police et snippers sur les toits.

Personne n’imagine que pour atteindre son objectif, la mafia est prête à balayer tout obstacle se trouvant sur son passage. Et même à laisser des civils innocents sans foyer. Nous pensons toujours au juge Borsellino et à sa vie héroïque. Paolo Borsellino ne voulait pas être un héros. Il était passé chercher sa mère, comme tout fils le fait un dimanche après-midi normal. Il est devenu un héros malgré lui, car il a eu cette force inhumaine de ne pas abandonner.

Le Procureur général de Palerme Roberto Scarpinato, lors du congrès « Quelle mafia a tué Paolo Borsellino », se rappelle qu’aux funérailles de Giovanni Falcone et de Francesca Morvillo, Paolo s'approcha de ses collègues magistrats et leur dit : « Écoutez, je vous parle comme un père, comme un grand frère, j’ai le devoir de vous dire qu’il ne faut pas se faire d’illusions : si nous continuons, le futur de certains d’entre nous sera identique ». Et il désigna du doigt les cercueils exposés dans le hall du Palais de Justice. Puis il ajouta : « Moi je reste et je reste uniquement pour eux » et il indiqua la foule, une marée humaine de tous les âges et de toutes les couches sociales, venue rendre un dernier hommage aux magistrats. « Je ne peux pas les laisser seuls ».

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*Marino : le nom de famille a été modifié pour respecter la confidentialité des personnes interviewées.