1. Les dockers anversois : du café au « kot »

Article publié le 2 décembre 2014
Article publié le 2 décembre 2014

Cafébabel part à la découverte des dockers anversois. Qui sont-ils réellement et dans quelles conditions travaillent-ils ? Pourquoi défendent-ils bec et ongle leur statut ? Découvrez notre dossier aux parfums de Mer du Nord et de lutte sociale.

Les conditions de travail des dockers se sont considérablement améliorées au cours du XXe siècle grâce aux actions des mouvements sociaux, dont les syndicats. Les dockers veulent conserver à tout prix la « loi Major ». Retour sur l’histoire des droits des travailleurs portuaires.

Docker : une espèce menacée ?

La Belgique compte officiellement cinq ports de mer : Anvers, Gand, Zeebrugge, Ostende et… Bruxelles ! 

Anvers a le deuxième plus grand port d’Europe et se positionne autour de la 20e place au niveau mondial. C'est aussi le plus grand port au monde en termes de superficie : 130 km2, soit 20 000 terrains de football. Le nombre de tonnes de produits traités à Anvers a plus que doublé de 1980 à 2013 pour atteindre près de 200 millions. 

Pourtant, le nombre de travailleurs portuaires a été réduit de moitié entre 1960 et 2012, notamment en raison de l’évolution technologique et de l’augmentation de la quantité de containers. On pourrait donc croire que le docker est une espèce menacée…

Mais le directeur de la centrale des employeurs au port d’Anvers (CEPA), Guy Vankrunkelsven, relativise : « Entre 1990 et 2012, le nombre de travailleurs portuaires s’est stabilisé. La technologie atteint en quelque sorte ses limites ».

Actuellement, environ 8 200 dockers sont reconnus : 7 200 travailleurs portuaires. Parmi eux, 6 000 agents du contingent général et 1 200 du contingent logistique (entrepôt). Viennent s’ajouter les 900 à 950 travailleurs techniques, comme les électriciens, mécaniciens, etc.

Louis Major, le défenseur des dockers

Les travailleurs portuaires ont manifesté pendant un mois en juin 1928, car il y avait beaucoup de problèmes : « Des personnes venaient travailler de manière très sporadique dans le port et prenait ainsi le travail de ceux qui y travaillaient quotidiennement », explique Guy Vankrunkelsven. Un an après, la CEPA voit le jour. Cette centrale poursuit deux missions principales : structurer le contingent et instaurer un système central de paiement.

Avant cette date, tout le monde pouvait venir travailler dans le port, il n’y avait aucun contrôle ou règlement. Une liste de travailleurs reconnus a été mise en place depuis 1929.

Avant la création de la CEPA, les salaires étaient payés dans les cafés. « Le chef d’équipe ou sa femme avait en général un café. Pour faire partie de l’équipe, le docker devait aller au café et consommer. Ensuite le salaire était distribué dans le café. C’était un cercle vicieux », indique le directeur de la CEPA.

En 1972, le ministre belge de l’emploi et ancien secrétaire du syndicat socialiste du port, Louis Major, a introduit une loi-cadre : la « loi Major ». Principe : seuls les ouvriers portuaires reconnus peuvent effectuer le travail portuaire dans la zone portuaire. Cette loi définit le travailleur en fonction de trois paramètres : les critères de reconnaissance du travailleur ainsi que la définition du travail portuaire et de la zone portuaire. 

Du coup, tout entrepôt se trouvant dans cette zone doit faire appel à des travailleurs reconnus pour effectuer de la manipulation de marchandises portuaires. Des exceptions s’appliquent néanmoins à certains produits, notamment les produits pétroliers liquides, les produits chimiques et les produits issus de la pêche.

Les travailleurs reconnus ne sont plus obligés de passer par le café de leur chef d’équipe afin d’obtenir un travail : ils doivent dorénavant se rendre au local de recrutement, le « kot », pour rencontrer les employeurs.

Comment devenir docker

Depuis l’introduction de la loi Major, il existe sept conditions pour être reconnu comme travailleur portuaire. Ils doivent notamment maîtriser le néerlandais (pour des raisons de sécurité), être majeur et avoir un casier judiciaire vierge.

Les candidats passent des tests physiques et techniques. Ils doivent aussi suivre une formation de 3 semaines organisée conjointement par les syndicats et la CEPA. S’ensuit un stage sur les quais de deux semaines. Ensuite, le ministère fédéral octroie le « livre bleu » pour les nouveaux-venus. Ils deviennent ainsi officiellement dockers du contingent général et peuvent commencer à travailler. S’ils n’ont pas de travail, les dockers reçoivent des allocations de chômage pour un équivalent d’environ 70 % de leur salaire. Après 18 mois au minimum, ils peuvent passer au rang de « docker A » s’ils ont suffisamment travaillé. Ils peuvent alors obtenir « le bon livre », qui leur permet de bénéficier d’une indemnité de présence en plus de leurs allocations de chômage. Leur allocation s’élève alors à 68,30 euros + 16,05 euros d’indemnités de présence par jour de chômage. 

Mais attention, on ne garde pas le « rang A » ad vitam eternam : si le docker n’a pas de travail et ne se présente pas au « kot », il risque de passer devant la commission paritaire et de perdre son indemnité de présence pour une certaine période.

Les travailleurs peuvent aussi être sélectionnés pour accomplir une autre formation plus spécialisée, grutier, par exemple. Ronald, docker depuis deux ans, espère suivre une formation de grutier, « car ça paie bien ». Mais tous les dockers ne veulent pas forcément se spécialiser, explique Ronald : « Certains préfèrent continuer à travailler en équipe. Je ne peux pas travailler entre quatre murs, mais il y en a aussi qui travaillent dans les entrepôts. Ça dépend des gens, il y a tellement de possibilités d’évoluer au port ! »

>> (Re)lisez les autres articles de la série : 

2. Les conditions de travail des dockers anversois

3. Les dockers anversois peuvent aussi être pacifiques

4. Quand la Commission européenne veut « moderniser » le statut des dockers